La fin de la mondialisation néolibérale ?

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Après la crise financière de 2008, les conflits commerciaux et la pandémie de Covid-19, la mondialisation est ébranlée par les conséquences de la guerre en Ukraine. Homo Politicus pourrait supplanter Homo Economicus. Pour le meilleur ou pour le pire.

La mondialisation néolibérale survivra-t-elle aux conséquences de la guerre en Ukraine ? Pour Larry Fink, le CEO de BlackRock, l’invasion russe a mis fin à la mondialisation que nous avons connue depuis trois décennies[1]. Pour Adam Posen, le président du Peterson Institute for International Economics, la guerre pourrait diviser l’économie mondiale en deux blocs et aggraver la « corrosion » de la mondialisation[2]. Pour Adam Tooze, historien de l’économie à l’Université de Columbia, la conjonction des tensions géopolitiques, des politiques budgétaires expansives, de la transition énergétique et du vieillissement démographique pourrait conduire à la fin de la mondialisation à forte intégration et faible inflation telle que nous l’avons connue[3].

Un processus de démondialisation ne serait pas une première historique. A partir de 1870, les mutations en matière de transport (chemins de fer et bateau à vapeur) et de communication (télégraphe), l’adoption d’accords de libre-échange et le développement du système bancaire ont provoqué un changement d’échelle sans précédent en matière de commerce international et d’investissement de capitaux privés. Cette « première mondialisation »[4] prit brutalement fin à partir de 1914 et déboucha sur plusieurs décennies de démondialisation. Pour retrouver le niveau du pic atteint en 1914 par le volume des échanges commerciaux et financiers internationaux, il faudra attendre les années 1970 pour le commerce mondial – qui s’était effondré de 30% à 10% du PIB mondial entre 1914 et 1933 – et les années 1990 pour les flux de capitaux – contrôlés pendant trois décennies par le système de Bretton Woods[5].

Lire aussi: Guerre en Ukraine et insécurité alimentaire mondiale

Entre les années 1970 et 1990, l’économie mondiale a expérimenté de profondes mutations qui ont engendré un nouveau changement d’échelle débouchant sur la consécration de la mondialisation néolibérale à la fin de la Guerre froide. D’une part, l’abolition des accords de Bretton Woods en 1971, la libéralisation des mouvements de capitaux internationaux et la déréglementation financière à partir des années 1980 ont provoqué une croissance sans précédent des flux de capitaux internationaux. D’autre part, l’ouverture économique de l’ex-URSS, de la Chine et de l’Inde, l’adoption d’accords de libre-échange et la révolution numérique ont favorisé la décomposition internationale des processus de production, impliquant la délocalisation dans des pays à bas salaires de l’assemblage des composants industriels pour réduire les coûts de production des firmes transnationales. Entre la chute du Mur de Berlin en 1989 et le début de la crise financière en 2007, le volume des flux de capitaux internationaux a augmenté de 5% à 21% du PIB mondial et celui du commerce mondial de 39% à 59%[6].

Le ralentissement de la mondialisation

La crise financière mondiale de 2008 mit fin à cette croissance continue de la mondialisation des échanges. En quelques années, le poids des mouvements de capitaux a été divisé par dix pour ne plus représenter que 2,6% du PIB mondial en 2015 à la suite de l’effondrement des activités bancaires internationales, tandis que la croissance du commerce mondial, qui avait été deux fois plus rapide que le PIB mondial jusqu’en 2008, n’a plus augmenté qu’au même rythme que la pourtant faible croissance mondiale pour ne plus représenter que 55% du PIB mondial[7] – un niveau restant toutefois historiquement élevé.

Depuis lors, les chocs ébranlant l’économie mondiale se sont succédé : la guerre commerciale et technologique entre les Etats-Unis et la Chine, l’utilisation croissante de sanctions économiques et financières pour gérer les conflits, le choc économique provoqué par la pandémie de Covid-19, la perturbation des chaînes de valeur mondiales et les ruptures d’approvisionnement, l’intervention massive des banques centrales pour préserver le fonctionnement des marchés et, last but not least, les conséquences géopolitiques de la guerre en Ukraine.

Ces ruptures successives contraignent les acteurs économiques et politiques à s’adapter à l’incertitude radicale dans un monde de plus en plus instable et dangereux. D’une part, les entreprises sont contraintes de réorganiser leurs chaînes de production en diversifiant leurs fournisseurs et en réduisant leurs dépendances envers les pays sous sanctions. D’autre part, la réduction des dépendances prend une place de plus en plus importante dans les politiques commerciales et les gouvernements cherchent désormais à relocaliser les secteurs stratégiques, à filtrer les investissements étrangers et à sécuriser l’approvisionnement en matières premières et en biens intermédiaires.

La repolarisation du monde

Ces tendances observées depuis plusieurs années et qui ont pour effet de ralentir le processus de mondialisation sont exacerbées par les conséquences géopolitiques de la guerre en Ukraine. Les sanctions occidentales contre la Russie s’ajoutent à celles contre la Chine pour entraîner une forme de « balkanisation » de l’économie mondiale qui risque de mener au retour d’un monde divisé entre deux blocs antagonistes – le camp des démocraties occidentales dominé par les Etats-Unis et celui des régimes autoritaires dominé par la Chine. La mondialisation néolibérale, qui a prospéré sur les cendres de la Guerre froide, ne sortirait pas indemne du rétablissement d’un monde bipolaire.

Certes, la digitalisation de l’économie, que la pandémie a accélérée, pourrait mener à une nouvelle phase de mondialisation centrée sur les services entre les personnes, car le développement de la télé-présence via les applications numériques permet la prestation de services à distance[8]. Le Big Data pourrait ainsi devenir la nouvelle matière première de la mondialisation dominée par les géants du numérique, qui collectent des données personnelles aux quatre coins du monde pour offrir des services à distance. La mondialisation pourrait dès lors reprendre vigueur en étant centrée sur les services plutôt que sur les marchandises. Mais cette perspective pourrait être freinée par le découplage d’Internet et des réseaux de télécommunication entre les deux blocs, comme cela a été entamé à la suite de la guerre technologique entre les Etats-Unis et la Chine et des sanctions contre la Russie.

La tendance à la repolarisation de l’ordre mondial en deux camps met les pays en développement dans une situation délicate, car ils sont généralement économiquement dépendants des deux blocs[9]. C’est pourquoi la doctrine du « non-alignement », adoptée par les pays du tiers-monde durant la Guerre froide, pourrait faire son retour dans les relations internationales[10]. Près de la moitié des pays africains ont ainsi préféré s’abstenir ou ne pas participer au vote sur la résolution des Nations Unies du 2 mars 2022 condamnant l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes[11], tout comme plusieurs pays émergents asiatiques comme l’Inde, le Pakistan ou le Vietnam qui se sont abstenus à l’instar de la Chine. Si 141 pays ont voté pour la résolution et seulement 5 pays ont voté contre, les pays abstentionnistes abritent près de la moitié de l’humanité.

Homo Politicus 

Alors que la démondialisation de la première partie du 20ème siècle a été favorisée par les crises financières mondiales de 1907 et 1929, les guerres mondiales et la pandémie de grippe espagnole, la mondialisation actuelle subira-t-elle le même sort à la suite de la crise financière de 2008, de la pandémie de Covid-19 et de la guerre en Ukraine ?

L’avènement d’une nouvelle guerre froide conduisant à une démondialisation n’est pas une fatalité. L’économie mondiale reste fortement intégrée et les puissances rivales ont intérêt à coopérer pour résoudre les enjeux mondiaux comme le changement climatique, les pandémies ou l’instabilité financière internationale. Si la mondialisation a été trop loin[12] et que son caractère néolibéral a eu tendance à favoriser les plus hauts revenus au détriment des classes moyennes et populaires[13], la résolution des enjeux mondiaux nécessite le renforcement de la coopération multilatérale plutôt qu’une vague de replis nationalistes et l’instauration d’un nouveau « rideau de fer ». Plutôt qu’une démondialisation nationaliste et guerrière, le monde a besoin de normes internationales favorisant la mondialisation du travail décent, de la justice fiscale, de la protection sociale et de la justice climatique.

D’un point de vue économique, la Chine a intérêt à ménager ses relations avec les partenaires commerciaux occidentaux qui sont beaucoup plus importants que la Russie, mais Pékin pourrait privilégier l’objectif géopolitique d’instaurer un nouvel ordre mondial post-occidental[14].

Comme ce fut le cas à la fin de la première mondialisation, la demande croissante dans les démocraties occidentales d’un « Etat protecteur » face à l’instabilité mondiale peut favoriser l’agenda d’un Green New Deal centré sur la protection sociale, la santé, la sécurité de l’emploi et la transition écologique, mais elle peut aussi nourrir l’agenda national-populiste et identitaire des partis d’extrême droite[15]. L’agenda néolibéral de la financiarisation n’a par ailleurs pas dit son dernier mot, comme l’illustre notamment le rôle joué par les investisseurs financiers dans la flambée des prix des matières premières[16]. A ce stade, comme le souligne l’économiste française Jézabel Couppey-Soubeyran, la « déglobalisation » de la finance vise à préserver l’économie financiarisée en période de crise et à sanctionner les pays ennemis, mais elle n’est pas mise au service de la nécessaire transformation écologique et sociale[17].

L’avenir est incertain, mais la guerre en Ukraine s’ajoute aux chocs précédents pour précipiter le retour du politique et du stratégique dans la mondialisation. Homo Politicus pourrait supplanter Homo Economicus. Pour le meilleur ou pour le pire.

Arnaud Zacharie.

[1] L. Fink, « To our shareholders », Larry Fink’s 2022 Chaiman’s Letter, 24 mars 2022.

[2] A. S. Posen, « The End of Globalization? », Foreign Affairs, 17 mars 2022.

[3] A. Tooze, « The End of Globalization As We Know It? », Chartbook – Unhedged Exchange #2, 30 mars 2022.

[4] S. Berger, Notre première mondialisation. Leçons d’un échec oublié, Seuil, 2003.

[5] R. Sharma, « When Borders Close », New York Times, 12 November 2016.

[6] S. Mallaby, « Globalization Resets », Finance & Development, décembre 2016.

[7] Mc Kinsey Global Institute, « Digital Globalization: The New Era of Global Flows », février 2016.

[8] R. Baldwin, The Globotics Upheaval. Globalization, Robotics, and the Future of Work, Oxford University Press, 2019.

[9] CNUCED, « The impact on trade and development of the war in Ukraine », Nations Unies, 16 mars 2022.

[10] D. Adler, « The West versus Russia: why the global south isn’t taking sides », The Guardian, 10 mars 2022.

[11] T. Vircoulon, « La Russafrique : combien de votes ? », The Conversation, 13 mars 2022.

[12] D. Rodrik, Has globalization gone too far?, Institute for International Economics, 1997.

[13] F. Bourguignon, The Globalization of Inequality, Princeton University Press, 2016 ; B. Milanovic, Inégalités mondiales. Le destin des classes moyennes, des ultra-riches et l’égalité des chances, La Découverte, 2019 ; M. Ravallion, « Inequality and Globalization: A Review Essay », Journal of Economic Literature, 56(2), 2018.

[14] H. Wu, « La Chine dans l’interrègne », Le Grand Continent, 14 mars 2022.

[15] A. Zacharie, Mondialisation et national-populisme : la nouvelle grande transformation, LBDE/La Muette, 2020.

[16] E. Albert, « Les matières premières, dernier bastion du capitalisme sauvage », Le Monde, 1 avril 2022.

[17] J. Couppey-Soubeyran, « La puissance publique n’est plus en retrait de la finance, mais à son chevet », Le Monde, 2 avril 2022.

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