Comment la guerre en Ukraine transforme l’Europe

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La nouvelle équipe qui prend ses fonctions au Quai-d’Orsay, sous la houlette de Catherine Colonna, devra composer avec une Union européenne ébranlée depuis trois mois par l’invasion russe, qui bouleverse notamment les équilibres internes des Vingt-Sept.

Catherine Colonna arrive au Quai-d’Orsay vaccinée contre au moins une maladie : l’angélisme européen. Avoir été ambassadrice dans le Londres post-Brexit de Boris Johnson a de quoi rendre humble et réaliste devant un projet européen confronté aux histoires, aux identités ou aux intérêts nationaux. Elle en aura besoin en devenant ministre de l’Europe et des Affaires étrangères en pleine guerre d’Ukraine, avec ses bouleversements planétaires.

Le Quai-d’Orsay est certes résolument européen, avec aussi Clément Beaune promu de secrétaire d’Etat aux Affaires européennes à ministre délégué, et, moins connue, la nouvelle secrétaire d’Etat chargée du Développement, de la Francophonie et des Partenariats internationaux, Chrysoula Zacharopoulou, eurodéputée du groupe macroniste Renew, née à Sparte et récemment naturalisée française. Mais cette nouvelle équipe devra composer avec une Europe transformée par la guerre lancée par la Russie il y a trois mois.

L’invasion russe de l’Ukraine a eu des effets considérables sur l’Union européenne, sa posture politique et ses dynamiques internes. Les Vingt-Sept ont été ébranlés de manière plus profonde et imprévisible qu’il n’y paraît en public. Cet impact est évidemment visible sur le plan de la défense, avec la décision allemande d’investir massivement dans son armée, mais aussi avec les demandes d’adhésion historique à l’Otan de la Suède et de la Finlande. Au point de brouiller les frontières entre l’Union européenne et l’Alliance atlantique, puisqu’il ne restera bientôt plus que quatre pays de l’Union européenne non-membres de l’organisation militaire (l’Autriche, Chypre, l’Irlande et Malte). La défense européenne va forcément s’incarner, qu’on le veuille ou pas, dans le pilier européen de l’Otan : ça change beaucoup de choses au projet de « souveraineté européenne » porté depuis 2017 par Emmanuel Macron.

Le « couple » franco-allemand tombé de son piédestal

L’autre glissement tectonique auquel nous assistons, et auquel va devoir s’attaquer Catherine Colonna, c’est le changement des équilibres internes à l’UE. Le « couple » franco-allemand, traditionnel pilote de la construction européenne, est tombé de son piédestal. L’Allemagne, d’abord, parce qu’elle s’est découverte « nue » face à Vladimir Poutine après des décennies de complaisance, symbolisées par l’ancien chancelier Gerhard Schröder – ami personnel du maître du Kremlin qui refuse d’abandonner ses fonctions dans plusieurs groupes énergétiques russes –, mais aussi de dépendance volontaire vis-à-vis du gaz russe – là, c’est Angela Merkel qu’il faut épingler pour son obstination à achever le gazoduc Nord Stream 2, dont la mise en service a finalement été suspendue par son successeur Olaf Scholz en février.

Quant à la France, si elle est affaiblie, c’est parce que toute à sa volonté d’être une « puissance d’équilibre », selon la formule répétée à l’envi par Emmanuel Macron, et son illusion qu’elle pouvait retenir la main d’acier de la Russie, elle a fini par apparaître comme un handicap plutôt qu’un atout pour la défense de l’Ukraine. Et ce, malgré l’aide décisive qu’elle apporte désormais à Kiev. L’accueil glacial, à l’Est, réservé à la proposition française de communauté politique européenne en est le signe.

Les grands gagnants sont évidemment les Etats-Unis, qui ont endossé la casquette de « chef du monde libre » et sauvé leur réputation entamée par les années Trumpla débâcle de Kaboull’affaire des sous-marins en Australie… Et, dans leur sillage, les pays confrontés plus directement à la menace russe, les ex-pays communistes du « flanc oriental » et les pays nordiques : eux se sont affirmés comme une force politique en Europe et cela laissera des traces. Une Europe différente sortira donc de cette crise, plus mûre, plus politique : une « Europe puissance », celle que la France appelait de ses vœux, mais aussi un environnement dans lequel le leadership français n’est pas automatique. Il devra se gagner. Ou plutôt se regagner.

PIERRE HASKI

 

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