Comment « empêcher que le monde se défasse »

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Guerre en Ukraine, inflation, crise climatique… Dans ce paysage sinistré, le risque est de recréer un « bloc occidental », comme si nous étions dans le « monde d’avant ». Or le temps de l’hégémonie est terminé, les Occidentaux doivent tendre la main au « Sud global ».

Difficile de ne pas penser à la célèbre formule d’Albert Camus, dans son discours de réception du prix Nobel de littérature, alors que le monde se défait sous nos yeux :

« Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. »

C’était en 1957, en pleine guerre froide : la guerre d’indépendance déchirait son pays natal, l’Algérie, la menace nucléaire pesait sur la planète. Nous sommes en 2022, et l’accumulation des crises suscite les mêmes angoisses : guerre russe en Ukraine avec ses risques d’escalade, pandémie interminable, inflation et risques de pénuries alimentaires, doute démocratique, et, bien sûr, crise climatique qui, à elle seule, justifierait la citation prophétique de Camus.

Tous les éléments sont donc en place pour ce que la langue anglaise appelle « the perfect storm », la tempête parfaite… Il n’y a guère, dans ce paysage sinistré, que la vision un peu irréelle d’un Conseil de Sécurité de l’ONU appelant, le 6 mai, à l’unanimité, avec le soutien russe donc, à la paix en Ukraine, pour donner l’illusion d’une « communauté internationale » responsable. Mais à y regarder de plus près, il n’y a guère de motif d’espoir dans cette résolution édulcorée pour la rendre acceptable pour tous, y compris pour ceux qui sont en train de commettre les pires crimes en Ukraine… Depuis George Orwell, on sait que les mots n’ont parfois plus de sens : on peut dire « paix » en pensant « guerre ».

Comment continuer à « faire monde » dans un tel contexte, quand les mécanismes mis en place pour éviter le retour de la guerre, pour résoudre les conflits selon des règles de droit, pour simplement vivre côte à côte en bonne intelligence, ne fonctionnent plus ? Il faut d’abord, c’est du bon sens, éviter l’aggravation des crises existantes. C’est valable pour la guerre en Ukraine, qui ne doit pas déstabiliser les pays riverains. C’est aussi le cas de ses conséquences potentiellement désastreuses sur l’approvisionnement en céréales de nombreux pays, menacés de famine cette année et surtout l’année prochaine… Le monde a les moyens d’empêcher ça.

Plus compliqué, peut-être, est la capacité à se comprendre dans la période complexe que nous traversons. On le sait, le reste du monde ne vit pas la guerre en Ukraine de la même manière que les Occidentaux. Les baromètres européens montrent un très large consensus sur l’engagement des Vingt-Sept en faveur de l’Ukraine, qu’il s’agisse des sanctions ou même de la livraison d’armes lourdes à l’armée ukrainienne. Mais ailleurs, le poids de l’histoire coloniale, un vieux fond d’anti-impérialisme ou de ressentiment vis-à-vis d’un cynisme occidental sur des valeurs à géométrie variable brouillent la perception d’un conflit qui nous paraît, à nous en Europe, si clair. La sortie de Lula, l’ex-président brésilien de gauche qui tente de détrôner Bolsonaro, estimant que le président ukrainien Zelensky porte autant de responsabilités que Poutine dans la guerre, en est le triste symbole.

Pour « empêcher que le monde se défasse », il faut d’abord comprendre ce monde nouveau dans lequel nous évoluons désormais. Le risque est de recréer un « bloc occidental » comme si nous étions dans le « monde d’avant », sans nous soucier des « autres ». Le temps de l’hégémonie est terminé, et les Occidentaux doivent tendre la main au « Sud global », s’ils veulent que le monde de demain ne se construise pas contre eux.

Pierre HASKI

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