En France, le difficile chemin de l’afroféminisme

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Dans les années 2010, le mouvement afroféministe, destiné aux femmes noires, a connu en France un certain engouement. Il a même réussi à imposer certaines notions dans les débats militants, mais il peine à se constituer comme un courant à part entière.

« Nyansapo Fest’ est de retour ! » peut-on lire depuis le 10 mai dernier sur le compte Twitter du collectif Mwasi. Après deux ans d’absence, le festival afroféministe revient pour sa troisième édition et souhaite imaginer « le jour après la fin du monde »« Avec la crise du Covid-19, il était impossible d’organiser des événements, mais maintenant, on peut de nouveau réunir des femmes noires de différents horizon», nous rapporte une membre de ce collectif pionnier fondé en 2014.

Porté par des femmes afrodescendantes, l’afroféminisme se revendique fait par et pour les femmes noires françaises. Il s’est imposé durant un temps dans la sphère médiatique et culturelle, faisant éclore de nombreuses figures : la réalisatrice Amandine Gay, l’autrice Laura Nsafou, la poétesse Kiyémis ou encore la chercheuse et autrice Fania Nöel, membre de Mwasi, et qui a récemment publié Et maintenant le pouvoir : un horizon politique afroféministe (éditions Cambourakis).

Mais si aujourd’hui la pensée afroféministe a permis d’imposer certaines notions dans l’espace public et politique quant aux violences faites aux femmes noires, ce courant peine à s’imposer comme véritablement politique, au même titre que les mouvements considérés comme moins spécifiques à une communauté.

Aux origines de l’engagement

Pourtant, l’afroféminisme a connu dans l’Hexagone un engouement sans précédent, notamment médiatique, au milieu des années 2010. Pour le magazine féminin Grazia, en 2015, « Les afroféministes sortent du rang et envahissent Twitter ». Deux ans après, Le Monde titrait « Ne nous libérez pas, on s’en charge” : le cri des afroféministes ». De leur côté, elles ont créé leur propre revue, Assiégées.

Grâce à cette présence, notamment sur les réseaux sociaux, le courant a réussi à mettre en avant certaines notions sur les violences faites aux femmes noires. « Une génération s’est emparée des réseaux sociaux pour porter sa voix, alors que la précédente, la mienne, s’est retrouvée isolée dans une prise de parole entre les deux luttes que l’on pensait distinctes, le féminisme et l’antiracisme », analyse la journaliste Rokhaya Diallo.

Selon la chercheuse en histoire et science politique Rose Ndengue, l’afroféminisme a permis de « tendre un miroir » sur les conséquences de la colonisation. « Il est venu demander des comptes sur un certain continuum colonial. Les femmes noires, qui ont été constamment invisibilisées des luttes féministes, ont souhaité récupérer leur place dans les espaces politique, médiatique, social et public », a-t-elle observé.

De là ont émergé des collectifs et associations diverses faits pour accompagner les femmes noires dans leur politisation, leur militantisme, ou dans leur quotidien. On peut compter les associations Mwasi, Afrofem, Makeda, Sawtche… Cette dernière, installée à Lyon, a été créée en 2015 afin de permettre aux femmes noires non franciliennes de pouvoir s’engager. « À cette époque, il y avait un fourmillement, se rappelle Célia, membre du collectif depuis son lancement. Un an après la création de Mwasi, Sawtche est venu d’une rencontre organisée entre femmes noires, car on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas de mouvement stable en dehors de Paris. »

Que ce soit Sawtche ou Mwasi, les deux collectifs effectuent un travail de terrain, couplé à une présence médiatique. Elles mettent en place des sessions d’accompagnement pour les étudiantes, donnent des formations d’aide à la défense, d’histoire du panafricanisme, le mouvement de pensée qui tend à développer l’unité et la solidarité africaines, accompagnent les LGBTQI+ racisées, ou encore organisent des festivals.

Mais le contrecoup est rapide. Certains événements vont jusqu’à créer des polémiques. En juin 2017, l’association Mwasi est dans la tourmente, vilipendée à cause de son festival Nyansapo et la non-mixité de certains de ses ateliers où les femmes noires sont privilégiées. La maire de Paris Anne Hidalgo (PS) demande son interdiction et souhaite poursuivre l’association pour discrimination.

Nous sommes en 2017, quelques mois avant l’explosion du mouvement #MeToo et l’attention médiatique autrefois bienveillante apportée à l’afroféminisme se transforme en surveillance. « S’il y a eu un engouement médiatique, il y a aussi eu du stigmate sur la couverture médiatique de l’afroféminisme », analyse la chercheuse Rose Ndengue.

De l’hétérogénéité du mouvement à sa « dépolitisation »

Mais la mobilisation ne faiblit pas. « Chez Mwasi, même si on a décidé de moins voire plus répondre aux sollicitations de la presse, il y avait encore beaucoup de mobilisation autour de l’association », dit Fania Noël. Le mouvement s’intensifie et grandit, bien loin de la Toile et des médias. D’autres collectifs se forment dans tout l’Hexagone, et inspirent d’autres pays francophones, comme en Belgique avec le collectif Susu. Mais comme pour chaque mouvement féministe, celui-ci se divise peu à peu en plusieurs courants.

Pour Fania Noël, son afroféminisme se situe « dans l’anticapitalisme, le panafricanisme, les politiques migratoires, l’anticarcéralisme… Pas dans les discours sur la citoyenneté et la demande de plus de diversité ». Selon elle, la visée politique initiale de l’afroféminisme a pu être diluée dans la prolifération de « récits individuels de soi » qui dépolitiseraient l’action de base. Même grille d’analyse pour une membre du collectif Mwasi, qui a requis l’anonymat : « Beaucoup sont confuses et font de l’afroféminisme une identité, alors que c’est avant tout une ligne politique anti-capitaliste », analyse-t-elle.

La parole des afroféministes est toujours dans l’altérité, et non pas dans la norme.

La chercheuse Rose Ndengue

Le mouvement est donc de plus en plus hétérogène et ses différentes sensibilités se distinguent. Célia, militante au sein du collectif Sawtche, analyse l’évolution de la place de l’afroféminisme de la même manière. Pour la militante, le courant a souffert d’une certaine « dépolitisation », notamment à cause d’une confusion en France autour de l’intersectionnalité, outil d’analyse du cumul des oppressions théorisé par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw.

« L’intersectionnalité est un outil d’analyse révolutionnaire mais il a été conceptualisé et récupéré par le monde académique afin d’être transformé en mouvement libéral. Par conséquent, plusieurs courants, dont celui de l’afroféminisme, s’y retrouvent noyés pour le grand public », analyse la militante. Un glissement presque sémantique qui aurait conduit à une forme de réduction de la parole afroféministe sur les questions de genre dans leur globalité. « On ne fait jamais appel à nous pour discuter de faits du quotidien, que ce soit les élections présidentielles, les féminicides ou les violences sexistes et sexuelles, car l’on nous pousse à rester enfermées dans le “récit de l’intime” », analyse Fania Noël, citant les exemples de témoignages évoquant les relations amoureuses et sexuelles des femmes noires.

Marche afroféministe du collectif Mwasi en 2015. © DR
Une pratique diluée qui provoque en effet un certain effacement de la parole afroféministe, selon la chercheuse Rose Ndengue : « La parole des afroféministes est toujours dans l’altérité et non pas dans la norme. Les militantes de terrain sont encore très peu convoquées pour discuter de thématiques transversales, de politique, ou encore de violences faites aux femmes. Elles interviennent encore pour incarner une spécificité et évoquer une spécificité. »

Ce qu’a remarqué Rokhaya Diallo, notamment depuis le début de la crise sanitaire : « De manière générale, les afroféministes sont sollicitées pour évoquer des questions typiquement raciales. Mais où sont-elles pour aborder l’impact de la non-politique environnementale ? Ou encore de l’impact de la réforme des retraites sur les femmes ? Même durant la crise sanitaire, lorsque l’on parlait notamment des travailleuses essentielles en première ligne, on a manqué de voix afroféministes aux débats. »

Néanmoins, malgré cet « effacement », la parole afroféministe a su imposer des notions dans l’espace public. S’il y a encore cinq ans, il était impossible de lire quoi que ce soit sur la notion de misogynoir, cette forme de misogynie envers les femmes noires dans laquelle la race et le genre jouent un rôle concomitant, en France, cela n’est désormais plus totalement inconnu.

« Le mouvement a réussi à imposer certaines notions, mais surtout un inconfort dans le monde blanc, et peu à peu, une inversion du rapport de force », réfléchit la chercheuse Rose Ndengue. S’il y a eu un effacement idéologique, sur le terrain, les militantes afroféministes sont bien présentes. Auprès d’associations d’aide aux réfugiés, dans des ateliers donnés à l’université, auprès de groupes de parole de personnes LGBTQI+, dans l’organisation de manifestations…

« L’une des victoires de l’afroféminisme est d’avoir réussi à vivifier l’espace militant, et pérenniser des espaces construits par et pour les femmes noires en priorité, se réjouit Célia, du collectif Sawtche. Cette évolution est une continuité des luttes de nos tantes, mères, grands-mères, nous ne faisons qu’actualiser des luttes, et la relève prendra le relai. » Un message que ne renierait pas Fania Noël.

Dans son dernier manifeste, qui constitue le deuxième ouvrage afroféministe français, elle espère donner des outils politiques aux futures générations de féministes noires. « De nombreuses jeunes femmes arrivent avec un discours politique afroféministe radical, observe l’autrice. Ce livre va, j’espère, contribuer à la formation de militantes, qui ont beaucoup plus d’énergie que moi. »

Christelle Murhula

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