Pourquoi la mafia est une entreprise comme les autres… ou presque

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« Notre truc à nous, c’est l’argent. » L’homme qui prononce ces mots n’est pas le président d’un fonds d’investissement spéculatif, mais un dignitaire du Primeiro Comando da Capital (PCC), la plus grande mafia du Brésil. Organisation, finance, management des ressources humaines, relations publiques, logistique, marketing… : attablé au fond d’un bar du centro de Sao Paulo, ce boss fait bien la description d’une multinationale, entre deux rails de coke sniffés sur le dos de sa main. Le parallèle entre le fonctionnement de son organisation et celui d’une grande entreprise se dévoile nettement au fil de la discussion, jusqu’à ce qu’il montre sur son iPhone les images des horreurs commises par ses employés contre un concurrent du PCC : amputations, têtes coupées et cœur arraché à la machette.

Violence sauvage et organisation sophistiquée, codes de conduite moyenâgeux et adaptation constante aux dernières technologies… : décrypter la réalité d’une mafia peut sembler complexe. Sauf à observer sa nature profonde, pour comprendre qu’une mafia est, avant tout, une entreprise criminelle qui importe dans le business illégal les pratiques déployées par les entreprises légales pour créer de la richesse.

Le diptyque trafics-prédation

« Tout est une question d’offre et de demande : si quelqu’un sur la Lune me demande de la cocaïne, j’achète une fusée pour y aller ! », déclare en riant l’homme qui est chargé des ventes en Europe pour le cartel de Sinaloa [un Etat du Mexique], dans le salon d’une maison de Culiacan, la capitale de l’une des plus puissantes mafias au monde.

Comme toute entreprise, une mafia a un modèle économique : une stratégie et des ressources visant à lui faire gagner le plus d’argent possible. A l’image de nombre de conglomérats légaux, par exemple Bouygues, qui gagne de l’argent via différentes activités dans le BTP, la téléphonie et la télévision, une mafia est une entreprise diversifiée. Son business model est simple : monétiser le crime à travers un diptyque trafics-prédation.

La première activité qu’une mafia développe consiste à vendre de l’interdit à un maximum de clients, à travers de multiples trafics. Quand Amazon ou Carrefour vendent l’accès immédiat à des millions de produits alimentaires ou technologiques à des consommateurs du monde entier, la Camorra, les yakuzas ou les cartels mexicains leur vendent la satisfaction de vices variés : consommation de drogue, rapports sexuels avec des prostitués de tous genres et âges, jeux clandestins, possession de produits contrefaits…

Mais, en plus de vendre, une mafia vole. A échelle industrielle. L’autre grande activité mafieuse est la prédation de l’économie légale, mise en œuvre via une multitude de techniques de chasse. Les organisations italiennes ou les yakuzas extorquent toute entreprise légale opérant sur leur territoire, en leur imposant des fournisseurs, ou en ponctionnant leur chiffre d’affaires issu de marchés publics attribués par des dirigeants politiques achetés. Du shampoing au médicament, les triades chinoises sont, elles, expertes de la contrefaçon de milliards de produits d’entreprises légales. Au Nigeria, le crime organisé local fait plus simple : il vole à Shell, à Chevron et à Agip 20 % de la production de pétrole du sixième exportateur de l’OPEP, raffinée et revendue en Afrique, en Asie et en Europe…

Un éventail de structures

Près de 4 000 % pour la cocaïne vendue en Europe par les cartels mexicains, plus de 100 000 % pour les rançons payées par leurs cibles à des groupes de hackeurs spécialisés dans la cyberextorsion d’entreprises multinationales… : le commerce illicite dégage des rentabilités inimaginables dans l’économie légale.

« Ici, tout est structuré entre des clans précis, avec deux personnes au sommet de tous », explique le chef d’une puissante famille de la Sacra Corona Unita, à la terrasse d’un restaurant de Brindisi, épicentre de la quatrième Mafia italienne (Les Pouilles). Appliquer un modèle économique si profitable repose toujours sur une structure précise. Comme dans l’économie légale, deux modèles principaux coexistent dans l’organisation économique des mafias.

De nombreuses organisations criminelles sont structurées de façon pyramidale, comme le sont L’Oréal ou Microsoft, avec un board de dirigeants à leur tête, tel que la kupola des mafias albanaises ou le « comité des officiers » des triades chinoises. Viennent ensuite des business units et des marchés – les « carrières » du PCC dirigées par un « final », véritable directeur d’exploitation, ou les locali (places) de la ’Ndrangheta, dirigées par un capo locale. Plusieurs directions fonctionnelles complètent cette organisation matricielle, telles que les consiglieri, bras droits des chefs de famille de la Cosa-Nostra américaine, le Libro negro (livre noir) des clans du PCC, chargé de l’arbitrage des marchés et des conflits financiers, ou l’« éventail de papier blanc », véritable directeur administratif et financier d’une triade chinoise.

D’autres mafias fonctionnent selon un modèle plus horizontal de coopérative. Comme le cartel de Sinaloa, certaines ont bien un chef et un état-major, mais elles laissent une large autonomie à l’échelon local, afin de favoriser l’initiative et le dynamisme commercial de filiales qui, toutes, reversent un important pourcentage au capo, tout en conservant pour elles des dizaines de millions de dollars de bénéfices.

Comme les membres d’une coopérative agricole partagent l’usage d’engins coûteux utiles à tous, les clans du cartel mettent en commun certains actifs-clés, comme les zones et tunnels de passage de la frontière avec les Etats-Unis, ou les réseaux de dealeurs mexicains installés sur le territoire américain.

Bien gérer les ressources humaines

Certaines organisations criminelles ont une structure plus souple encore, comme les groupes cybercriminels, mais aussi certaines mafias plus anciennes, comme la Camorra. Fédération de multiples familles mafieuses travaillant dans toute la région de Naples, mais aussi en Bulgarie, Roumanie, Allemagne, Pologne, Albanie, Espagne, Brésil et Colombie, cette Mafia ne possède pas de direction centrale unique. Tous ses clans sont cependant unis par leur territoire d’origine et les accords commerciaux qu’ils nouent entre eux pour importer et distribuer les tonnes de cocaïne, héroïne, métamphétamines et marijuana qu’ils vendent sur leurs marchés respectifs.

« L’année dernière, j’ai perdu cinq hommes. Mais il y a toujours de nouveaux arrivants qui veulent faire partie du cartel. » Kalachnikov à la main, entouré d’une dizaine de ses hommes armés, ce chef de secteur du cartel de Sinaloa sait que pour faire avancer une entreprise, il faut d’abord des hommes. Attirés par des revenus souvent hors de portée pour eux dans l’économie légale, les candidats mafieux ne manquent pas.

Reste à les sélectionner : « On passe les jeunes au “peigne à poux”, une sélection serrée, menée par les anciens sur des années, dans les prisons et dans la rue. Et on garde les bons. Ceux qui sont violents, mais aussi calmes et intelligents. Sinon, le PCC serait plein de millions d’abrutis », explique le cadre de cette organisation à Sao Paulo. Une fois recruté, le membre d’une mafia obéit à une hiérarchie plus ou moins élaborée, mais toujours stricte, et sa progression peut être longue.

Il faut ainsi plusieurs années à un yakuza pour s’extraire du statut de jun-kosei-in (apprenti) et gravir les six strates hiérarchiques d’un clan, avec une chance infime de devenir kumicho (chef de famille). Mais une entreprise mafieuse sait récompenser et fidéliser sa main-d’œuvre : sur une piazza de Naples (place de vente de drogues), les salaires d’un membre de la Camorra varient de 2 000 euros par mois pour un jeune dealeur de cannabis à 5 000 euros pour un dealeur de cocaïne, et jusqu’à 200 000 euros pour celui qui parvient à devenir un manageur de place : une échelle de salaires comparable à celle des traders opérant dans les salles de marché de grandes banques d’affaires à Londres, Singapour ou New York…

Le marketing est une compétence-clé pour qui veut percer dans une organisation criminelle. Ouvrant WhatsApp, le commercial du cartel de Sinaloa fait écouter un message envoyé par un de ses gros acheteurs européens de cocaïne au sujet de ses distributeurs locaux : « Tu sais, le cristal (une méthamphétamine très forte), je connais pas mal de gens qui voudraient le tester. Ils ont un point de vente. Ils sont même prêts à en offrir aux toxicos pour deux trois jours ou une semaine pour qu’ils deviennent accros. »

Si elle peut vendre des produits dangereux sur ses propres territoires, une mafia veille surtout à y être aussi bien acceptée que possible par la population, en y déployant dès qu’elle le peut une forme de responsabilité sociale et environnementale, à la manière des mafias brésiliennes distribuant masques et paniers de nourriture aux populations des favelas lors de la première vague de Covid-19.

Plus blanc que blanc

Toute mafia maîtrise un autre type de management indispensable au succès d’une entreprise : la gestion de la supply chain (chaîne d’approvisionnement). « Il faut faire les achats directement aux producteurs colombiens, et vendre en Europe avec le moins d’intermédiaires possible, sinon tu perds du fric », explique le « narco » du cartel.

Production – transformation – export – vente : pour passer du sud de la Colombie aux ports de Rotterdam ou de Gênes, les centaines de tonnes de cocaïne vendues dans le monde entier par les cartels mexicains suivent le même type de chaîne économique et logistique qu’une caisse de bananes ou un conteneur de composants électroniques.

Enfin, une mafia ne peut survivre sans constamment mettre en œuvre des techniques financières et juridiques poussées. Et ce parce qu’elle a un besoin primordial de transformer les tonnes de cash issues de la criminalité que ses trafics génèrent en argent prêt à être investi dans l’économie légale : dans des entreprises ou sur des marchés financiers.

Le blanchiment d’argent permet, avant tout, à une mafia de profiter de l’argent de ses crimes. Injecté dans la trésorerie de commerces légaux, déposé sur des milliers de comptes bancaires, transféré par des centaines d’agences de transfert de fonds ou converti en cryptomonnaies, le cash d’un réseau criminel est peu à peu transformé en lignes d’écritures sur des comptes en banque d’entreprises enregistrées sur les territoires mafieux, mais aussi dans des galaxies de trusts et des dizaines de paradis bancaires. Une fois hors de portée des radars judiciaires, l’argent du crime colonise massivement l’économie légale des territoires mafieux.

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Entreprises de BTP ou de traitement de déchets, chaînes d’hôtels, terres agricoles, compagnies de transport, champs d’éoliennes, clubs de football, sociétés de placement financier, pêcheries, foncières immobilières… : une mafia possède une multitude d’entreprises légales, qu’elle peut utiliser pour ses trafics, mais qu’elle gère surtout en bon père de famille. Chaque année, la justice italienne saisit plusieurs milliards d’euros d’actifs légaux détenus par les quatre Mafias du pays…

Corruption et violence

A ce stade ultime, la mafia ne copie pas l’entreprise légale : elle est une entreprise légale. Il est alors essentiel de ne pas oublier l’origine criminelle de ses capitaux, que deux outils essentiels lui ont initialement permis d’accumuler.

La corruption systématique d’abord. « C’est essentiel de payer les militaires dans toute la région où on travaille, sinon on ne pourrait pas sortir un litre de brut, et il n’y aurait pas de business -possible ! », explique ce boss du trafic de pétrole dans le golfe de Guinée. Du Nigeria à la Chine, de la France au Mexique, une mafia doit toujours chercher à anesthésier les pouvoirs publics qui la combattent.

La violence, souvent extrême : tel est l’autre levier qu’une mafia actionne toujours pour gagner l’argent qu’elle investit ensuite dans ses entreprises. Interrogé sur le nombre de personnes qu’il a lui-même exécutées, le chef de secteur du cartel de Sinaloa répond d’une voix calme : « Je n’ai jamais compté, mais plus d’une centaine. » Là s’arrête le parallèle entre une mafia et une entreprise légale.

 

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