Le nouvel âge de la mondialisation : vers un monde plus fragmenté

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Analyse- Les échanges internationaux tendent désormais à s’organiser au sein de grands blocs commerciaux de plus en plus rivaux. Chine, Europe ou États-Unis veulent davantage assurer leur autonomie stratégique et ne sont plus les défenseurs inconditionnels du libre-échange. Le sujet sera au menu du forum de Davos, qui s’ouvre dimanche 22 mai.

La guerre en Ukraine va-t-elle mettre un clap de fin à la croissance continue et effrénée du commerce mondial, qui a transformé le visage de la planète depuis la chute du mur de Berlin ? Ces dernières semaines, certains n’hésitent pas à le prédire : «C’est la fin de la mondialisation telle que nous l’avons connue ces trente dernières années »,écrivait récemment Larry Fink aux actionnaires de BlackRock.

Quelques semaines plus tard, le FMI et l’OMC alertaient sur les risques de voir le monde se fragmenter… À la veille du forum de Davos, qui commence le 22 mai, décryptage de ce changement d’époque.

► De quand date la remise en cause de la mondialisation ?

De bien avant la guerre en Ukraine. Dès la crise financière de 2008, qui met en lumière les excès de la finance, le regard sur la mondialisation change. «La crise a coïncidé avec une période de ralentissement de la croissance mondiale, qui a rendu l’analyse coût-bénéfice moins favorable à la mondialisation, notamment dans les pays développés, où ont émergé un certain nombre de critiques autour de la désindustrialisation et du développement des inégalités », rappelle Sébastien Jean, du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (CEPII).

À partir de là, le monde est entré dans une nouvelle ère. En 2016, l’élection de Donald Trump et le Brexit ont été de véritables pulsions antimondialisation. À la même époque, la Chine, qui fut pourtant la grande gagnante de la mondialisation triomphante des années 2000, a révisé ses ambitions économiques. Elle a adopté le plan « Made in China », dont l’objectif était la montée en gamme et le renforcement de l’indépendance stratégique.

Entre la Chine, qui ne voulait plus être l’usine du monde, et les États-Unis, qui voulaient conserver leur position hégémonique, la guerre commerciale est déclarée en 2018. Pour la première fois depuis la chute du Mur, le commerce international se grippe sous l’effet d’une escalade de mesures douanières et de sanctions. « Ce découplage sino-américain va signer le retour des notions de souveraineté et d’autosuffisance, qui avaient disparu de la scène internationale », souligne Jeremy Ghez, professeur à HEC Paris.

Mais c’est en 2020 que la remise en cause s’est généralisée, avec la crise sanitaire qui démontre la fragilité des chaînes d’approvisionnement. « Jusque-là, le monde pouvait encore se bercer de l’illusion que le marché mondial était suffisamment profond et liquide pour répondre à n’importe quelle crise. Mais le Covid a montré que la machine pouvait se gripper et qu’il était désormais nécessaire de s’assurer contre l’avènement de nouvelles crises », observe Jean Pisani-Ferry, chercheur à l’institut Bruegel.

Longtemps restée aveugle aux imperfections du marché, l’Europe adopte en 2020 le concept d’« autonomie stratégique ouverte », une manière pudique de se positionner face à des partenaires commerciaux devenus plus agressifs. En février, la guerre en Ukraine fait définitivement passer la mondialisation du statut de solution à celui de problème.

► Peut-on désormais parler de démondialisation ?

Non, car les échanges continuent de croître. Mais moins vite qu’auparavant : « Jusqu’à la grande crise financière de 2008, le commerce mondial augmentait de 6 % par an, plus vite que la croissance mondiale. Depuis, il n’augmente plus que de 3 % par an en moyenne, soit au même rythme que la croissance », relève Samy Chaar, économiste en chef de la banque suisse Lombard Odier. Et pour les dix années à venir, l’économiste s’attend à une augmentation moyenne de 1,5 % par an.

On n’assiste donc pas à un recul des échanges commerciaux, mais à une sorte de plafonnement. Signe des temps, l’Organisation mondiale du commerce est bloquée. Plus aucun accord mondial de libre-échange n’est sur la table. Ces derniers sont remplacés par des accords régionaux, à l’image du pacte entre les États-Unis, le Canada et le Mexique signé en 2020, ou du récent traité des pays d’Asie et du Pacifique autour de la Chine. Quant aux accords bilatéraux, ils peinent à voir le jour : « Après le Brexit, la Grande-Bretagne a voulu signer des accords ambitieux. Mais cela n’a pas donné les résultats escomptés… Elle n’a pas pu concrétiser ce nouvel élan mondialiste », note Fabrice Montagné, économiste senior chez Barclays.

Pour autant, les entreprises continuent à rechercher le moyen d’optimiser leur chaîne de production. « Mais elles doivent désormais prendre des assurances. On voit par exemple des entreprises chinoises monter des usines au Vietnam, au cas où elles ne pourraient plus opérer à partir du territoire chinois… Elles prennent en compte le risque de voir le monde se fragmenter », analyse François Candelon, directeur de l’institut Henderson du Boston Consulting Group.

La grande évolution, en effet, c’est celle-là : dans un contexte de rivalité exacerbée entre la Chine et les pays développés, il devient de plus en plus difficile, pour une entreprise, d’être à la fois présente sur les deux marchés. Pointe à l’horizon le risque d’une fragmentation de l’économie mondiale, avec la mise en place de technologies et de normes commerciales divergentes en fonction des différentes régions du monde. C’est sans doute ce que la secrétaire d’État au Trésor américaine, Janet Yellen, a voulu nommer en parlant de « mondialisation entre amis », c’est-à-dire une réorganisation des échanges à l’intérieur de grands blocs commerciaux : l’Amérique du Nord, l’Europe, la Chine…

« En ce sens, la guerre en Ukraine a joué les accélérateurs, les sanctions pressant certains États à s’affranchir de leur dépendance au dollar. C’est notamment le cas de la Chine, qui cherche à développer un système monétaire alternatif fondé sur sa monnaie et sur l’émergence du yuan numérique », souligne Jeremy Ghez.

► Ce nouvel âge de la mondialisation va-t-il durer ?

Le nouvel équilibre qui s’installe a des chances de perdurer, car il repose sur des changements profonds. Il y a d’abord une évolution des consciences, dans les pays développés. « Pêcher un saumon en Écosse, le transformer en Chine pour le consommer en Espagne, chacun sent bien que c’est aberrant », illustre Samy Chaar, de Lombard Odier.

Un changement des mentalités qui, selon Pascal Lamy, a déjà trouvé une traduction dans la manière d’envisager les échanges entre pays développés. « Aujourd’hui, les États occidentaux ne cherchent plus seulement à protéger les entreprises des tarifs douaniers, mais aussi les consommateurs des différents risques sanitaires, technologiques, sociaux et environnementaux. Ce nouveau précautionnisme économique sera plus difficile à surmonter que le protectionnisme, car il est plus difficile d’harmoniser des standards et des normes de qualité que de s’entendre sur des droits de douane », estime ainsi l’ancien directeur général de l’OMC, aujourd’hui à la tête de l’institut Jacques-Delors.

De manière plus prosaïque, la mondialisation bute aujourd’hui aussi sur une limite physique liée à l’augmentation des coûts du transport, du fait de l’envolée du baril de pétrole et de la saturation des ports. Elle bute aussi sur la multiplication des facteurs de risque. « Durant des décennies, la mondialisation a été facile, bénéficiant d’un environnement économique et géopolitique stable, dit Fabrice Montagné. Il n’était pas difficile de mettre en place des lignes de production longues et complexes. Mais depuis, on a tapé dans le mur. On a vu qu’on avait sous-estimé les problèmes de résilience et les difficultés logistiques… »

La pandémie mondiale comme la guerre en Ukraine l’ont démontré : chacun de ces événements s’est traduit par un blocage des flux commerciaux. « Les relations entre l’économie et la géopolitique ont changé. L’idée que le commerce éduque à la paix est en train de prendre l’eau », constate Jean Pisani-Ferry. Désormais, chaque pays ou chaque grande zone commerciale tente de reconquérir son autonomie stratégique, pour ne plus dépendre des masques et semi-conducteurs importés de Chine, de l’énergie venue de Russie ou du blé ukrainien. Et aussi pour faire revenir des emplois industriels qui s’étaient déplacés en masse vers l’Asie.

► Quelles seront les conséquences des changements en cours ?

Les relocalisations et le ralentissement des échanges risquent d’avoir des conséquences sur le prix des biens consommés. En Europe par exemple, la volonté de créer une filière de semi-conducteurs nécessite des investissements massifs, à la hauteur des gains de productivité réalisés. Selon François Candelon, du BCG, l’organisation de la filière de manière mondialisée a permis d’économiser plus de 1 000 milliards de dollars d’investissements. « Revenir sur cette optimisation, cela aura nécessairement un coût », dit-il.

« Par ailleurs, il faut se méfier de cette idée que la nouvelle mondialisation va permettre un grand rapatriement d’emplois dans les pays développés, estime Jeremy Ghez. En effet, si relocalisations il y a, elles prendront la forme d’usines ultrasophistiquées nécessitant des emplois hautement qualifiés. » Ainsi, il n’est pas étonnant que, pour investir en Europe, le géant des semi-conducteurs Intel ait privilégié l’Allemagne et sa forte culture industrielle.

Au fond, malgré les promesses d’un monde plus raisonnable, plus local et plus vertueux, la crainte est que cette nouvelle mondialisation se traduise aussi par plus d’instabilité et de pauvreté. « Lorsque le commerce mondial se tend, ce sont les populations les plus vulnérables qui en pâtissent, que ce soit dans les pays développés, et bien sûr dans les pays pauvres, qui sont actuellement confrontés à une violente crise alimentaire », rappelle ainsi Sébastien Jean. Récemment, le FMI et l’OMC ont alerté sur les risques que la fragmentation du monde ferait peser sur les pays pauvres, rappelant que, en période de crise, le commerce international était le garant d’un accès stable et équitable aux produits de première nécessité.

Pour les anciennes puissances occidentales, la crainte est aussi de voir les pays en développement s’éloigner. « La Chine ne s’en cache pas, elle veut devenir le chef de file des pays émergents, notamment dans l’objectif de se constituer une assurance dans un monde fragmenté », observe François Chimits, économiste au Mercator Institute for China Studies (Merics, Berlin). Or plus le monde est instable, plus cette ambition a des chances de se réaliser. Le refus de nombreux pays émergents d’appliquer les sanctions occidentales envers la Russie pourrait en être l’illustration.

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« Il est anormal que l’Afrique ne pèse que 3 % du commerce mondial »

Lionel Zinsou, économiste et ancien premier ministre du Bénin

« Les pays en développement sont les gagnants de la mondialisation. Elle a permis chez eux un recul sans précédent de la pauvreté. Alors, aujourd’hui, la remise en question de ce modèle ne vient pas d’eux. Ils cherchent au contraire à consolider les bénéfices qu’elle leur a apportés. Pour l’Afrique, la mondialisation a signifié l’ouverture de nouveaux débouchés, mais aussi l’arrivée de nouveaux investisseurs venus de Chine, d’Inde, du Golfe ou d’Europe de l’Est.

C’est pourquoi l’Afrique commence à se doter d’une zone de libre-échange, et pour la première fois fait un effort de coordination à l’échelle du continent dans la gestion des dettes publiques ou dans les industries de santé. Les pays africains cherchent à attirer des investissements, à commercer davantage, et ne sont pas dans une attitude de repli. Ils considèrent qu’il n’est pas normal que l’Afrique ne pèse que 3 % du commerce mondial, quand elle abrite 15 % de la population mondiale. »

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