Nathalie Yamb, l’influenceuse qui veut chasser la France d’Afrique

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L’activiste suisso-camerounaise, considérée par ses détracteurs comme une agente russe, dénonce le « néocolonialisme français ».

Une vraie machine de guerre. Radicale, éloquente, impertinente, outrancière, Nathalie Yamb n’a de neutre en elle que la Suisse qui l’a vue naître et lui a donné sa nationalité. Métisse d’un père camerounais et d’une mère suisse, la militante de 52 ans est aujourd’hui l’une des dénonciatrices les plus virulentes et les plus suivies de la France en Afrique.

Figure de proue de « la guerre informationnelle » dont Paris se dit victime, Nathalie Yamb – qui n’a pas donné suite à nos sollicitations – ne bat pas le pavé des manifestations, mais tweete comme elle respire, avec une ligne directrice : chasser d’Afrique la France, ses intérêts, ses soldats et ses « laquais » installés dans les présidences du continent.

Ses vidéos et ses écrits sur les réseaux sociaux – elle comptabilise plus de 200 000 abonnés sur Twitter et près de 160 000 sur YouTube – se sont également assortis d’une nouvelle cause depuis le début du conflit en Ukraine : la défense de l’invasion russe et la mise en accusation des Occidentaux dans leur ensemble comme fauteurs de guerre. Le 15 mars, Nathalie Yamb s’en prenait ainsi « aux médias occidentaux » pour avoir « passé sous silence le génocide de 13 000 Ukrainiens russophones dans le Donbass depuis 2014 ».

Rien de très surprenant pour celle qui se surnomme depuis 2019 « la dame de Sotchi », en référence à son discours « d’anthologie », tenu lors du premier sommet Russie-Afrique. En octobre de cette année-là, Moscou avait convié dans cette station balnéaire des bords de la mer Noire dirigeants et leaders d’opinion africains. Nathalie Yamb y creva l’écran et révéla au monde ses talents de didacticienne « anti-impérialiste » et « anti-Françafrique », ce système où se mêlent depuis les indépendances africaines liens officiels et relations occultes entre Paris et ses ex-colonies.

Lutte contre le « néocolonialisme français »

Lors d’une table ronde montée par l’Afric, une organisation, selon l’ONG Free Russia Foundation, de la galaxie d’Evguéni Prigojine, le parrain du Groupe Wagner, elle y énonce qu’« après l’esclavage, après la colonisation, après les pseudo-indépendances, on ne nous a reconnu que le droit d’être libre, mais seulement au sein de l’enclos français. L’Afrique francophone est encore aujourd’hui (…) sous le contrôle de la France. »

D’un ton calme et avec un sens certain de la formule, très certainement travaillé durant ses études de sciences politiques, journalisme et communication en Allemagne, elle y explique aussi qu’à la différence des autres anciennes puissances coloniales, Paris « considère toujours le continent africain comme sa propriété. (…) Nous voulons sortir du franc CFA (…) car la seule stabilité que le franc CFA garantit aux pays qui l’utilisent sont la mauvaise gouvernance, la pauvreté et la corruption. Nous voulons le démantèlement des bases militaires françaises qui, sous le couvert d’accords de défense bidon, ne servent qu’à permettre le pillage de nos ressources, l’entretien de rébellions, l’entraînement de terroristes et le maintien de dictateurs à la tête de nos Etats. Nous refusons que la France continue d’usurper la voix de l’Afrique à l’ONU ».

Si quelques applaudissements surgissent de l’assistance, une tornade de commentaires élogieux apparaît très vite sur la Toile pour celle qui n’est encore en Côte d’Ivoire que la conseillère exécutive de Mamadou Koulibaly, ancien président de l’Assemblée nationale du temps de Laurent Gbagbo et universitaire connu pour ses critiques acerbes de la politique française en Afrique. Arrivée en 2007 à Abidjan comme directrice des ressources humaines de la filiale locale de l’opérateur de télécommunications MTN, elle s’est d’abord fait connaître en animant un blog sous le pseudonyme de Mahalia Nteby, l’anagramme de son nom.

Dans son premier texte référencé, quelques mois après son arrivée, « Côte d’Ivoire : naufrage d’une nation », elle y brocarde sans ambages Laurent Gbagbo « et la clique de prédateurs qui l’entoure », comme le faisait alors sous couvert d’anonymat Mamadou Koulibaly, idéologue blessé de la gauche ivorienne, et y expose déjà son thème de prédilection : la lutte contre le « néocolonialisme français ».

« Tout le monde la recevait à l’époque, car c’était une très bonne communicante. Elle disait avoir des relations en Afrique et en Europe, avec un spectre assez large au sein de la gauche française et européenne », raconte un ancien ministre de Laurent Gbagbo, assez admiratif de « sa popularité actuelle dans l’opinion africaine, surtout francophone ».

Tremplin de Sotchi

A la fin des années 2000, Nathalie Yamb qui, avant la Côte d’Ivoire, a travaillé dans la communication au Cameroun et pour l’armateur danois Maersk au Nigeria, se rapproche également de l’ancien président du Ghana (1981-2001) Jerry Rawlings (1947-2020), icône pour tous les admirateurs d’officiers putschistes et progressistes, au même titre que feu le capitaine Thomas Sankara.

Mais son tremplin sera Sotchi ou plutôt ses suites. Le 2 décembre 2019, le ministère de l’intérieur en Côte d’Ivoire la fait expulser dans la journée, accusant l’opposante de « mener des activités incompatibles avec l’intérêt national ». Direction Zurich après une escale à Paris. Le Quai d’Orsay a-t-il encouragé l’éviction de celle qu’un diplomate surnommait quelques années plus tôt « la belle et vénéneuse Mme Yamb » ? Rien ne permet de le certifier mais à l’ambassade à Abidjan certains exultent alors.

Calcul à courte vue. L’expulsion fait office de propulsion. « Je n’avais jamais entendu parler d’elle avant. Cela lui a permis de se victimiser », juge un conseiller présidentiel d’un pays voisin de la Côte d’Ivoire. Nathalie Yamb peut désormais mener depuis la Suisse sa guerre à la « Françafrique », et au régime ivoirien qu’elle considère comme son meilleur serviteur. La voilà égérie, au même titre que « son petit frère » Kémi Seba – ancien leader de la Tribu Ka, groupuscule extrémiste et antisémite dissout en France en 2006, depuis à la tête de l’ONG Urgences Panafricanistes –, de tous ceux qui veulent faire table rase de la présence française en Afrique.

Moscou est de ceux-là et la militante n’hésite pas à prendre fait et cause pour tous ceux qui tournent le dos à Paris et se rapprochent de la Russie : la République centrafricaine, présidée par Faustin Archange Touadéra, où elle s’est rendue en août 2021, ou le Mali dirigé par le colonel Assimi Goïta. Plusieurs observateurs remarquent également sa discrétion sur le Cameroun, pourtant au cœur des intérêts français en Afrique centrale, dont elle a, selon une source officielle française, récemment rencontré le très influent secrétaire général de la présidence Ferdinand Ngoh Ngoh, possible successeur de Paul Biya.

« Nathalie Yamb est un agent russe. Elle a été recrutée à Sotchi », assène la même source, en peine cependant lorsqu’il s’agit de prouver un lien au-delà de celui de la convergence d’intérêts. A ce jour, la relation la plus établie entre Mme Yamb et Moscou se retrouve à travers l’Afric. Bien que se proclamant « résolument engagée pour une Afrique affranchie des tutelles », celle-ci a assisté à une autre conférence, le 20 janvier 2020, à Berlin, de cette « ONG » que Free Russia Foundation décrit comme « un réseau d’agents d’influence, payés avec des formes intraçables de cryptomonnaies, fournissant des expertises et des avis bénéfiques à la Russie ».

Parmi les participants se trouvaient Aleksander Malkevich, sous sanctions américaines pour son rôle dans la campagne de 2016 à travers ses « usines à trolls » ayant travaillé à l’élection de Donald Trump, et deux figures de l’extrême droite allemande, le député de l’AfD Stefan Keuter et le journaliste et blogueur Billy Six.

L’alliance entre la panafricaniste et les ultranationalistes européens est moins incongrue qu’il n’y paraît. Lors de la dernière campagne présidentielle, Mme Yamb a dit espérer que la diaspora franco-africaine vote pour Eric Zemmour, « car son arrivée à la magistrature suprême en France sera l’avènement du moratoire auquel j’aspire : la rupture claire et nette des relations de l’Afrique francophone avec la France, au minimum pour une quinzaine d’années. On verra alors qui rit et qui pleure la délinquance de l’autre ». Une radicalité en miroir, des amitiés russes en partage, une convergence des colères et des haines en somme.

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