Du Soudan au Mali, comment la Russie place ses pions en Afrique

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Amorce d’une bascule stratégique qui verrait une nouvelle « Russafrique » appuyer la « Chinafrique » dans une conjuration anti-occidentale ? Ou fantasme médiatique dramatisant des percées ponctuelles et opportunistes, souvent fragiles ? L’arrivée d’instructeurs russes et de paramilitaires de la société de sécurité privée Wagner, proche de Kremlin, au Mali, fin 2021, avive les interrogations de l’Europe et des Etats-Unis sur les desseins de Moscou en Afrique. A travers la multiplication d’accords de défense et les activités du Groupe Wagner, la Russie a réussi à s’immiscer dans plusieurs pays d’Afrique : Mali, Libye, Soudan, République centrafricaine (RCA), Mozambique… Une avancée parfois erratique, contestée ou en trompe-l’œil, qui s’étend sur environ cinq ans et dont Le Monde a pu reconstituer le fil.

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Le tumulte provoqué par le déploiement, réel ou supposé, de ces « mercenaires » n’est pas pour déplaire à Moscou, ainsi crédité d’une projection de puissance bénéfique à sa propagande. S’il reste silencieux, le Kremlin a cessé de nier. C’est la galaxie médiatique contrôlée par Evgueni Prigojine, l’homme d’affaires pétersbourgeois proche de Vladimir Poutine et réputé être le patron de Wagner, qui se charge de créer ou d’amplifier les rumeurs sur la présence de ces miliciens russes sur le continent africain. Le coup d’Etat au Burkina Faso du 24 janvier l’a bien montré. Si l’implication du Kremlin n’est pas à ce stade avérée, M. Prigojine a aussitôt applaudi un putsch s’inscrivant dans une « nouvelle ère de décolonisation », tandis qu’un de ses proches, Alexandre Ivanov, a proposé les services d’« instructeurs russes » à l’armée burkinabée.

l’Union soviétique, c’est au Soudan qu’a démarré, dès 2017, la grande saga du retour de la Russie en Afrique. Régnant sans partage sur un pays au bord de l’abîme, mais mis au ban de la communauté internationale, le dictateur Omar Al-Bachir, visé par deux mandats d’arrêt pour crimes contre l’humanité et génocide émis par la Cour pénale internationale (CPI) en 2010, s’était tourné vers Moscou.

Projet de base militaire au Soudan

D’abord sécuritaire (livraison d’armes et formation des troupes soudanaises par la Russie), cette coopération s’est aussitôt accompagnée de concessions pour l’exploration de sites aurifères, accordées par Khartoum à M Invest – une société liée à M. Prigojine, tête de pont des forces de Wagner –, qui s’appuie localement sur Meroe Gold, une filiale soudanaise. Le chef de l’Etat soudanais est aussi mis personnellement à contribution pour servir la politique de Moscou au Proche-Orient. Après avoir voué aux gémonies son homologue syrien Bachar Al-Assad, sauvé de la débâcle grâce à l’intervention de l’aviation russe en 2015, il est ainsi le premier dirigeant arabe à lui rendre une visite officielle en décembre 2018.

L’ancrage des mercenaires russes au Soudan a facilité leur projection, selon une logique de continuité géographique, vers la République centrafricaine voisine

Ces bons offices ne suffiront pas à éviter la chute du régime militaro-islamiste soudanais, en avril 2019, à la suite d’un soulèvement populaire qui embrase le pays. Pour autant, le changement de direction n’a pas entraîné de rupture avec Moscou. Bien au contraire. A la tête d’un conseil de souveraineté, pour moitié composé de civils et chargé d’organiser la transition, le général Abdel Fattah Al-Bourhane a souhaité conserver ce partenariat. Un mois après son arrivée au pouvoir, Moscou et Khartoum signent deux nouveaux accords militaires dont l’un vise à renforcer la coopération dans le domaine naval. Puis, en novembre 2020, le Kremlin donne son feu vert à la construction d’une base navale, au nord de Port-Soudan, sur les bords de la mer Rouge. Si ce projet est mené à son terme, il s’agira de la première base militaire russe en Afrique depuis la dislocation de l’URSS, en amont du très stratégique détroit de Bab Al-Mandeb par lequel transitent pas moins de 10 % du trafic mondial de marchandises. Elle pourrait recevoir simultanément jusqu’à quatre navires de guerre, dont des bateaux à propulsion nucléaire, et une garnison de 300 hommes.

Si l’accord a été suspendu, en avril 2021, alors que les autorités civiles étaient encore en fonction, il pourrait être remis sur la table depuis leur éviction par le coup d’Etat militaire d’octobre 2021, selon plusieurs sources. Trois semaines après s’être débarrassé de ses anciens partenaires, le général Al-Bourhane a déclaré que les discussions se poursuivaient avec Moscou. Il n’est d’ailleurs pas anodin que la Russie soit l’une des rares puissances à n’avoir pas condamné les généraux putschistes. Ces derniers entretiennent des liens étroits avec le Kremlin – en particulier Mohammed Hamdane Daglo, dit « Hemetti », numéro deux de la junte et principal artisan de la répression sanglante des manifestations pro-démocratie, et chef des Forces de soutien rapide, qui bénéficient de l’appui direct du Groupe Wagner.

Des armes pour le président centrafricain

Illustration de la progression réticulaire des mercenaires russes en Afrique, cet ancrage au Soudan a facilité leur projection, selon une logique de continuité géographique, vers la République centrafricaine voisine. C’est en effet à bord d’un Iliouchine-76 en provenance de Khartoum que Moscou y fait son entrée, le 26 janvier 2018. L’avion de transport militaire est accueilli sur le tarmac de l’aéroport de Bangui-M’Poko par quelques agents russes, auxquels personne ne prête alors grande attention. Dans les soutes de l’appareil, des armes légères doivent équiper deux bataillons de la fantomatique armée centrafricaine. Pour les former, des instructeurs s’installent à Berengo, dans le palais à l’abandon de feu l’« empereur » Bokassa Ier.

Un paramilitaire russe assure la sécurité d’un meeting du président Faustin-Archange Touadéra, à Bangui, en République centrafricaine, le 25 décembre 2020.

Quelques semaines plus tôt, la Russie avait pourtant mis son véto à la requête française d’une levée partielle de l’embargo sur les armes, instauré par les Nations unies dans ce pays depuis 2013. Paris, qui s’était vu refuser la livraison de 1 500 kalachnikovs confisqués à des pirates somaliens dans le cadre de l’opération « Atalante », avait alors suggéré au président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, de négocier avec Moscou une exemption. Celle-ci lui fut accordée, au-delà de toute espérance.

Au nom de l’impératif de combler le vide sécuritaire laissé, selon lui, par le départ précipité des soldats français de l’opération « Sangaris » (2013-2016), M. Touadéra a ouvert un boulevard à Moscou, quitte à brader les considérables ressources minières de son pays au profit du Groupe Wagner. Cette fois, c’est une société du nom de Lobaye Invest, dont la sécurité est assurée par Sewa Security Services – toutes deux affiliées à M. Prigojine –, qui a obtenu des licences d’extraction. Trop visible, Lobaye Invest a depuis cédé la place à Midas Resources, réputée tout aussi proche de la milice russe.

Wagner « est aujourd’hui omniprésent et tout-puissant », décrit un observateur sur place, qui évalue ses effectifs en Centrafrique entre 2 000 et 2 500 hommes – venus de Russie, mais aussi de Syrie et de Libye où opère également le groupe. Rien ne semble pouvoir entraver son ascension. Ni les coups de semonce de Paris, qui a suspendu son appui budgétaire et sa coopération militaire à Bangui, en juin 2021, dans l’espoir d’atténuer les virulentes campagnes anti-françaises téléguidées par Moscou. Ni la gêne de Bruxelles, qui a temporairement gelé ses formations militaires pour éviter toute collusion avec les paramilitaires. Au fil des mois, l’emprise du groupe dans les différentes strates du pouvoir centrafricain n’a cessé de se renforcer.

En RCA, explique un observateur étranger, « après s’être vu retirer le contrôle des droits de douane, Wagner tente de compenser ses pertes en poussant la présidence à lui confier la gestion des impôts »

La partie russe interfère ainsi régulièrement dans le processus législatif, afin que les textes adoptés lui soient favorables, avec des exigences parfois incompatibles avec celles des bailleurs de fonds internationaux. Une situation délicate pour Bangui, en difficulté vis-à-vis de l’Union européenne, du Fonds monétaire international ou de la Banque mondiale. Fort de son influence au plus haut niveau de l’Etat, Moscou paraît décidé, selon plusieurs observateurs, à jouer « une approche globale » en poussant à la conclusion d’un accord de paix, signé à Khartoum, entre Bangui et les groupes rebelles. Mais aussi en organisant des tournois de football ou des concours de beauté…

Le départ, à la fin du printemps 2021, de Valery Zakharov – un ancien des services de renseignement russes (GRU), jusqu’alors considéré comme le chef de Wagner en Centrafrique et qui occupait le très exposé poste de conseiller présidentiel à la sécurité nationale –, s’est accompagné d’une refonte du dispositif russe à Bangui. Deux responsables ont pris la main. Le premier, Dimitri Sytyi, qui officiait comme traducteur, s’occupe de la communication autour de Wagner dans le pays, tandis que le second, Vitali Perfilev, lui aussi francophone et passé par la Légion étrangère, coordonne ses opérations militaires. Incarnation de la puissance de pénétration des réseaux russes au sein de l’appareil de l’Etat, M. Perfilev s’entretient quasi quotidiennement avec le ministre de la défense, Rameaux-Claude Bireau, ainsi qu’avec le général Freddy Johnson Sakama, sous-chef d’état-major chargé des opérations. Le nouvel homme fort de Wagner à Bangui veille en particulier à ce que les rapports sur la situation sécuritaire destinés au chef de l’Etat ne ternissent pas l’image des paramilitaires. Et n’hésite pas à les censurer, en particulier lorsque ces rapports pointent des tensions entre les Forces armées centrafricaines et les combattants du groupe russe.

Témoignage de l’importance stratégique que revêt la Centrafrique pour le Kremlin, l’homme d’affaire pétersbourgeois Evgueni Prigojine s’est rendu à Bangui à deux reprises, fin juillet 2021 et début octobre de la même année, pour rencontrer le président Touadéra. Dimitri Outkin, ex-lieutenant-colonel des forces spéciales russe et du GRU, présenté comme le fondateur de Wagner, aurait quant à lui passé le mois de novembre 2021 en RCA. « Il s’agissait de faire le point sur la situation militaire et d’améliorer le modèle économique, explique une source bien informée. Après s’être vu retirer le contrôle des droits de douane du fait des pressions des bailleurs de fonds, Wagner tente de compenser ses pertes en poussant la présidence à lui confier la gestion des impôts. »

Opération de charme à Sotchi en 2019

Le contrôle réel qu’exercent sur le terrain les paramilitaires russes et leur efficacité sont en revanche débattus. S’ils disposent d’un net avantage militaire sur les rebelles, ils ne paraissent pas en mesure de sécuriser les territoires repris et se bornent à tenir les grands axes, notamment la route reliant Bangui au Cameroun, et les principales localités. Et, comme les soldats français avant eux, ils sont aux prises avec la guérilla tenace du groupe 3R (Retour, réclamation et réhabilitation), qui privilégie une stratégie d’évitement et réinvestissent dès que possible les zones délaissées par les Russes.

Quoi que l’on pense de l’importance des moyens russes, c’est bien à un tournant de la politique étrangère de Moscou auquel on assiste : la Russie a de nouveau les yeux braqués sur l’Afrique. Cette volonté de retour a été mise en scène, en octobre 2019, à Sotchi, lors du premier sommet Russie-Afrique en présence d’une cinquantaine de représentants des Etats du continent. L’événement s’apparente alors à une véritable opération de charme. Moscou s’affiche en protecteur des souverainetés face au néocolonialisme, comme un rempart contre les déstabilisations, les « révolutions de couleur » et autres « printemps ». Ce discours vise avant tout à se démarquer de l’Occident, et à donner un habillage politique aux coopérations sécuritaires proposées par Moscou. Sa pénétration en Afrique permet à la Russie de retrouver son statut de puissance mondiale, sur fond de montée de la tension avec l’Europe et les Etats-Unis. « Dans le contexte de sanctions euro-atlantiques qui pèsent sur la Russie depuis la crise ukrainienne, l’Afrique constitue un champ propice au déploiement d’activités opérationnelles pour les conglomérats russes du secteur extractif », écrivent les chercheurs Igor Delanoë et Nour Hedjazi dans la dernière livraison de la revue Hérodote (troisième trimestre 2021), consacrée à « La Libye, géopolitique du chaos ».

Le télescopage avec Paris est rude dans la zone d’influence historique française, en particulier en RCA et au Mali. « La rivalité se fera toujours en défaveur de la France en raison de son passé colonial et de ses récentes interventions en Côte d’Ivoire et en Libye, qui ont réveillé ce passé », estime l’Ivoirien Ahoua Don Mello, qui fut porte-parole et ministre de l’équipement au sein du dernier gouvernement (2010-2011) de Laurent Gbagbo. « Le passé russe est, lui, positivé, poursuit cet ingénieur recruté, en septembre 2021, par le patronat russe comme consultant sur les dossiers africains. Nous voyons la Russie comme un pays libérateur. »

Une telle image s’adosse à un soft power de Moscou savamment étudié. Celui-ci repose notamment sur les contingents d’étudiants originaires d’Afrique subsaharienne accueillis dans les universités russes, dont le nombre (entre 7 000 et 9 000 par an) est redevenu comparable à celui des années 1980, ou encore sur la popularité dont jouit Vladimir Poutine sur le continent. Sur le plan médiatique, les contenus francophones de RT et de Sputnik – les deux principaux représentants de l’audiovisuel extérieur public de la Russie – se sont propagés sur les réseaux numériques africains, selon une étude de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM), publiée en juillet 2021, en s’appuyant sur un « écosystème informationnel » local : des sites Internet, parfois créés de toutes pièces par Moscou, diffusant des campagnes anti-occidentales. En mai 2019, le « Centre Dossier », une structure d’investigation fondée par l’ex-oligarque aujourd’hui opposant en exil Mikhaïl Khodorkovski, avait déjà révélé l’ampleur de ces projets ciblant en priorité le Soudan, le Soudan du Sud, la RCA, le Tchad, la République démocratique du Congo, l’Ethiopie ou encore Madgascar, avec des relais parfois inattendus, tel que le polémiste antisémite et militant panafricain franco-béninois Kémi Séba.

« Une politique au rabais »

Un deuxième sommet Russie-Afrique est prévu en 2022, à une date encore inconnue. Paradoxalement, il devrait servir de rappel. Les engagements annoncés (à hauteur de 11,2 milliards de dollars, soit environ 10,05 milliards d’euros) lors de la première édition n’ont pas débouché sur des contrats majeurs. Les échanges commerciaux de 2021 sont équivalents à ceux de 2018 – environ 20 milliards de dollars annuels, soit à peu près la même performance que le Brésil ou la Turquie, très loin de la Chine (185 milliards de dollars). Et les investissements russes stagnent à moins de 1 % de l’ensemble des investissements étrangers en Afrique. Le développement du vaccin russe anti-Covid-19, Spoutnik V, qui avait donné lieu à une intense communication en direction des pays en développement, n’a pas non plus rencontré le succès escompté : en Afrique, onze pays l’ont finalement homologué, mais la quantité des doses reçues est bien en deçà de ce qui avait été promis. Ces éléments rappellent que, sur le continent, Moscou est encore un acteur secondaire, largement dépendant du diptyque sécurité-énergie. De leur côté, les Etats africains ne perçoivent pas la Russie comme un marché potentiel, ce qui limite leurs velléités de rapprochement politique.

L’essentiel des coopérations se cantonne ainsi à une poignée de pays où la présence russe est traditionnellement forte : Algérie, Egypte et Afrique du Sud, les deux premiers absorbant plus des deux tiers des exportations. Le cas de l’Algérie est emblématique d’un héritage de l’histoire, celui de la décolonisation et de la guerre froide, et dominé par la dimension militaire. Alors que la Russie représente 30 % des importations d’armements de l’Afrique subsaharienne, elle fournit 67 % des achats algériens d’armes étrangères, selon les chiffres de l’International Peace Research Institute (Sipri) basé à Stockholm. La « russophilie » de la direction de l’armée algérienne est illustrée par le parcours de l’actuel chef d’état-major, Saïd Chengriha, formé dans les années 1970 à l’académie militaire Vorochilov. Si elle tend à vieillir, cette connexion pourrait se régénérer dans le contexte d’une rivalité algéro-marocaine qui s’exacerbe. Les Algériens resserrent en effet leurs liens sécuritaires avec Moscou, en réaction à l’accord de défense scellé, en novembre 2021, entre le Maroc et Israël.

Au Mali, c’est une logique d’insertion dans les brèches d’une « Françafrique » en crise qui facilite l’apparition des paramilitaires russes

Mais tout cela fait-il une stratégie cohérente ? « La stratégie russe a encore un caractère réactif et fragmentaire », reconnaît un rapport du centre de recherches de l’Ecole des hautes études en sciences économique de Moscou, publié en novembre 2021. Ses auteurs notent que « beaucoup de projets annoncés au plus haut niveau politique n’ont pas été mis en œuvre ». Ce caractère « réactif » de la politique russe est très visible s’agissant des mercenaires de Wagner ou des consultants politiques au service de M. Prigojine. Leurs interventions se déroulent systématiquement dans des espaces en proie à l’instabilité ou laissés vacants par d’autres puissances, notamment la France. Certains experts peinent toutefois à identifier quels en sont les bénéfices pour Moscou. « Il est difficile de voir quels peuvent être les intérêts de la Russie en République centrafricaine ou au Sahel, note l’ancien diplomate Vladimir Frolov. L’opportunisme d’acteurs privés et leurs intérêts commerciaux ont été les facteurs déterminants. L’Etat suit, en essayant d’en tirer un bénéfice géopolitique, mais cela ressemble à une politique au rabais. »

Si la continuité géographique a permis à la Russie de se projeter du Soudan vers la RCA, c’est plutôt une logique d’insertion dans les brèches d’une « Françafrique » en crise qui facilite son apparition au Mali. Ici, la prospection minière de représentants de Wagner, débutée à la fin octobre, a précédé le déploiement d’instructeurs et de paramilitaires, à la mi-décembre. Ces hommes ont été acheminés par voie aérienne, à partir de Lattaquié, base militaire russe en Syrie, puis via Benghazi, en Libye. Le circuit épouse la géopolitique de projection russe esquissée, de la Méditerranée orientale à l’Afrique sahélo-saharienne en passant par le pivot libyen.

La Russie s’est en effet durablement installée dans le chaos post-Kadhafi, en 2019, à l’ombre des forces du maréchal Khalifa Haftar, d’abord en Cyrénaïque (Est) puis dans le désert du Fezzan (Sud), où les hommes de Wagner ont pris possession des champs pétroliers d’Al-Charara et d’Al-Feel. Sur ce théâtre libyen, le groupe russe peut compter sur 1 200 soldats aguerris, lesquels chaperonnent 800 supplétifs syriens pro-Damas, tandis qu’il œuvre en coulisses à la promotion de Saïf Al-Islam, fils de l’ex- « Guide » – tué en 2011 –, avec lequel Moscou entretenait une relation privilégiée.

Plus de 600 hommes déployés au Mali

La France n’est pas exempte de responsabilité dans ce retour russe en Libye. Elle a en effet soutenu – beaucoup politiquement et un peu militairement –, dans les années 2016-2020, le maréchal Haftar, celui-là même qui a fini par embarquer Wagner dans ses fourgons. A l’époque, les intérêts « antiterroristes » de Paris et de Moscou pouvaient converger autour de la promotion d’un « homme fort », drapé dans le combat contre l’islamisme. Ce n’est que dans un deuxième temps que Paris a compris le danger que posait à terme cette incursion russe pour son « pré carré » africain plus au sud.

Au Mali, plus de 600 hommes armés russophones sont aujourd’hui déployés, selon des informations consolidées. Leur nombre pourrait atteindre le millier d’ici quelques semaines. Leur statut demeure néanmoins ambigu car la junte malienne, issue de deux coups d’Etat à Bamako (août 2020 et mai 2021), ne reconnaît pour l’instant que la présence d’« instructeurs russes ». D’autres sources, maliennes et françaises, indiquent pourtant que des paramilitaires opèrent aux côtés des forces maliennes. Après s’être installés sur une base jouxtant l’aéroport de Bamako, ces hommes agissent surtout dans le centre du pays, où les militaires français de l’opération « Barkhane » n’ont jamais été. En janvier, la junte s’est ainsi targuée de succès militaires contre les djihadistes dans la région grâce au soutien russe.

Ces victoires, difficiles à vérifier, se confirmeront-elles dans la durée ? Pour l’instant, la junte espère surtout des coups d’éclat sécuritaires. Une façon de rallier l’opinion malienne à son projet de report des échéances électorales, de février 2022 à 2026. Le tout sans écarter l’aide française, mais en affichant une agressivité croissante à l’égard de Paris : un exercice complexe. En parallèle, la prospection minière russe se développe. Au moins deux sites dans le sud du Mali, à Sikasso et Kaye, et un plus au nord, en pays Dogon, ont fait l’objet de contrats, non encore exécutés. Mais sur ce sujet sensible, qui pourrait heurter l’opinion malienne, la junte n’a pas communiqué.

La présence russe au Mali a enfin des répercussions sur les 13 000 casques bleus de la Minusma (mission des Nations unies pour la stabilisation du Mali), dont une part est basée dans le centre du pays. Mi-janvier, la Minusma a ainsi dû cesser ses rotations aériennes durant plusieurs jours, après que la junte a imposé quarante-huit heures de préavis à tout survol de son territoire. Les vols ont repris le 20 janvier, mais le poids de la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU réduit les marges de manœuvre du représentant spécial onusien pour le Mali, El-Ghassim Wane. Lors de la présentation de son rapport trimestriel, le 11 janvier à New York, il a dressé un état des lieux alarmiste de la situation sécuritaire au Mali sans jamais prononcer le mot « Wagner ». « Il est obligé de faire très attention », confie un connaisseur du dossier.

Un convoi logistique de la Minusma des Nations unies, à Kidal, au Mali, le 16 février 2017.

Déconfiture au Mozambique

Pour être complet, le tableau du retour des Russes en Afrique doit aussi inclure leurs échecs, comme la déconfiture de Wagner au Mozambique. En septembre 2019, l’aventure avait pourtant commencé sous les meilleurs auspices. Le président Filipe Nyusi ne demandait qu’à resserrer ses liens avec Moscou et bénéficier ainsi du catalogue d’offres russes.

Le président du Mozambique, Filipe Nyusi, s’adresse à la presse au Mozambique, le 15 octobre 2019.

Parmi celles-ci, la promesse de neutraliser une insurrection djihadiste apparue à l’extrémité nord du pays, en 2017, dans la région de Cabo Delgado, riche en ressources gazières et minières. Les islamistes armés d’Ansar Al-Sunna, ou Chabab (« jeunes ») selon l’appellation locale, paraissaient alors faciles à contenir pour des combattants russes bien équipés. Mais, au bout de deux ans de rébellion, les Chabab n’étaient plus de simples villageois en tongs et kalachnikovs. Et à l’été 2019, ils faisaient allégeance à l’organisation Etat islamique.

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En septembre, en échange d’un accès aux ressources du Cabo Delgado, Wagner se contente de déployer un petit contingent qui, très vite, rencontre une résistance imprévue. D’abord, de nombreux secteurs miniers (comme celui du rubis) s’avèrent fermement tenus par des sociétés, souvent associées à des généraux mozambicains de différentes « factions », qui ne se laissent pas facilement dessaisir. Ensuite, les versements promis par le gouvernement tardent. « Wagner a vite compris qu’il n’y avait rien à gagner au Mozambique », relevait alors une source sécuritaire qui décrivait des « caisses de l’Etat vides ».

La guerre en mode « low cost » de Wagner a alors tourné à la catastrophe. Mal renseignés, inadaptés, les mercenaires sont tombés dans des embuscades laissant penser que leurs déplacements étaient connus des rebelles. Le groupe russe a subi des pertes. Certains de ses employés ont été décapités. D’autres sont morts sous les « tirs amis » de soldats mozambicains. Wagner a fini par plier bagage en décembre 2019. Seuls quelques « formateurs » seraient toujours au Mozambique. Un fâcheux contre-exemple. Le signe que le vent peut tourner quand l’excès de confiance fait fi des imbroglios locaux.

Frédéric Bobin

Cyril Bensimon

Jean-Philippe RémyJohannesburg, correspondant régional

Elise Vincent

Benoît VitkineMoscou, correspondant

Eliott BrachetKhartoum, correspondance

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