ATTENTION INFLATION !-Inflation : l’effet domino mondial

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Le choc énergétique est en train de se propager dans toute l’économie. L’envolée des coûts et des prix touche tous les secteurs et affecte l’ensemble des ménages. La Commission européenne tente d’en minimiser l’ampleur, afin de ne pas nourrir les revendications salariales. Jusqu’à quand est-ce tenable ?

C’est une question de semaines, à en croire certains spécialistes des marchés des changes. Pour eux, le mouvement est inexorable : à brève échéance, l’euro sera à parité avec le dollar. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la monnaie européenne a perdu plus de 7 % de sa valeur face à la monnaie américaine. L’euro vaut aujourd’hui 1,05 dollar.

Pour la Banque centrale européenne et les responsables européens, cet alignement des deux devises pourrait sonner comme une défaite. Depuis sa création, l’euro s’est toujours affiché comme une monnaie forte, supérieure au dollar. Son cours oscillait entre 1,2 et 1,3 dollar, avec parfois des pics à 1,4 voire plus.

Cours de l’euro face au dollar sur un an. © @Boursorama

Alors que la Réserve fédérale américaine a déjà commencé de relever ses taux directeurs – ce qui renforce la capacité d’attraction du dollar dans ces temps d’incertitude –, cette dépréciation de l’euro ne peut que pousser la Banque centrale européenne à elle aussi revenir au plus vite à une politique monétaire plus restrictive. Car la chute de la monnaie européenne apporte une nouvelle brique au mur inflationniste qui s’érige tout au long des chaînes économiques : si la monnaie est plus faible, le coût des produits importés, principal moteur de l’explosion actuelle des prix, s’en retrouve surenchéri, à commencer par le pétrole et le gaz libellés en dollars.

Flambée des cours de l’énergie et des matières premières agricoles, envolée des prix des produits alimentaires et de première nécessité… les vents contraires forcissent sur tout le continent et commencent à sérieusement inquiéter. L’inflation est déjà à plus de 11 % aux Pays-Bas, 9,8 % en Espagne, 7,4 % en Allemagne. En moyenne, elle s’élevait à 7,5 % dans la zone euro en avril. Du jamais-vu depuis trente ans.

Alors que la guerre en Ukraine s’intensifie et se prolonge – sans doute bien plus que les responsables européens ne l’avaient anticipé –, les effets des sanctions contre la Russie additionnés à la paralysie d’une partie de la Chine commencent d’ébranler les moteurs économiques.

Après la menace d’un embargo européen total sur le pétrole russe, les prix du brut se sont durablement installés autour de 110 dollars le baril (contre 55 dollars il y a un an). « Les prix du diesel et de l’essence sont appelés à rester durablement élevés »préviennent les raffineurs, expliquant qu’il n’existe pas de sources de substitution suffisantes pour remplacer la Russie. La situation est encore plus critique pour le gaz, qui tourne autour des 100 euros le MWth et franchit allègrement les 125 euros (contre 25 euros il y a un an), depuis que la Russie a commencé de restreindre ses livraisons.

Station de compression de gaz en Allemagne. © PATRICK PLEUL / dpa Picture-Alliance via AFP

La contagion s’étend. Alors que les exportations de blé d’Ukraine sont gelées et que l’Inde a annoncé une interdiction d’exportation de sa production, la tonne de blé sur les marchés européens a dépassé 438 euros cette semaine. Un niveau exorbitant pour l’Europe mais encore plus pour tous les pays émergents qui sont directement menacés de pénuries alimentaires. Mais il faudrait aussi parler de l’orge, des engrais, de la pâte à papier, de l’aluminium, du nickel, du bois, du caoutchouc… La liste est interminable.

Mais désormais, il n’est plus possible de parler d’une inflation transitoire et circonscrite à l’énergie et quelques secteurs annexes. L’effet domino joue à plein : l’inflation se propage dans toute l’économie. De proche en proche, tous les secteurs sont concernés, d’une façon ou d’une autre, que ce soit par la hausse des coûts de leurs approvisionnements, par celle de leurs coûts de production, en raison de la flambée de l’énergie, ou plus simplement par leurs coûts de transport et de logistique.

La valse des étiquettes a commencé dans toutes les chaînes de distribution et les commerces. C’est le prix des pâtes qui augmente de 15 %, celui de l’huile, frappée de pénurie, qui prend 20 %, du lait ou même de l’eau, qui prend quelques centimes par-ci par-là. Sans parler de l’essence à plus de 2 euros le litre. Cela finit par représenter des hausses substantielles sur des achats de produits souvent de première nécessité.

Et ce n’est que la première vague. À force de vivre dans un contexte d’inflation faible voire de déflation depuis des décennies, on a oublié l’existence de certains mécanismes d’ajustement des prix sur l’inflation, qui ne demandent qu’à être remis en vigueur. L’indice du coût de la construction qui sert de référence sur l’indexation des loyers par exemple comporte une variable tenant compte de la hausse des prix. Dès la fin du deuxième trimestre, cela va se traduire directement dans le prix des logements. Les contrats de concessions autoroutières, renégociés en 2015 sous la houlette notamment d’Élisabeth Borne, prévoient eux aussi une révision des tarifs des péages en fonction de l’inflation. Cela vaut pour quantité d’autres contrats.

Cette pression accrue sur le budget des ménages commence à se faire sentir partout. Les banques alimentaires voient arriver des personnes qui n’avaient pas l’habitude de frapper à leurs portes, mais qui désormais n’y arrivent plus dès le 15 du mois. Les autres réduisent autant que possible leur consommation. Dans tous les pays d’Europe, la demande – un des moteurs de l’économie – baisse et le moral des ménages est en berne.

Révisions des prévisions

Après avoir tenté de nier pendant des semaines la dégradation économique en cours , la Commission européenne a dû se rendre à l’évidence : le 16 mai, elle a révisé ses prévisions pour 2022. Alors qu’elle tablait sur une inflation autour de 3,5 %, elle concède désormais que celle-ci pourrait évoluer entre 6, 1 % et 6, 8 %. La croissance, elle, ne serait plus que de 2,8 %.

Ces prévisions sont soumises à « une forte incertitude » liée à l’évolution du conflit et le tableau pourrait se noircir encore, a toutefois prévenu le commissaire européen à l’économie Paolo Gentiloni. « D’autres scénarios sont possibles, dans lesquels la croissance pourrait être plus faible et l’inflation plus élevée que ce que nous prévoyons aujourd’hui. »

Dans un scénario catastrophe, la Commission européenne envisage une inflation à plus de 9 %, en cas d’arrêt total des approvisionnements de gaz et de pétrole en provenance de Russie, et une récession pour toute l’économie européenne. « L’impact de la guerre en Ukraine pourrait être encore beaucoup plus important que ce à quoi la Banque centrale européenne et les marchés s’attendent. Il y a des risques d’escalade », préviennent des économistes de Bloomberg.

Le mea culpa de la BCE

Ce ne serait pas la première fois que les prévisionnistes sous-estiment l’ampleur du choc inflationniste. Depuis le début de la pandémie, ils se trompent même avec régularité. Dans une étude publiée fin avril, la Banque centrale européenne a fait un premier mea culpa : elle reconnaît avoir bâti des scénarios beaucoup trop optimistes et s’être trompée depuis deux ans sur la montée de l’inflation.

Elle se justifie en expliquant que ses erreurs sont essentiellement liées « aux développements inattendus des prix de l’énergie, couplés aux effets des réouvertures de l’économie après la levée des restrictions liées au coronavirus, et à ceux des goulots d’étranglement dans l’approvisionnement mondial »« La hausse des prix de l’énergie n’avait pas été anticipée par les acteurs du marché », ajoute-t-elle pour sa défense.

S’il était difficile pour tous de prévoir que les prix du gaz, du pétrole et de l’énergie allaient être multipliés par quatre, cinq ou six dès l’été 2021, était-il vraiment impossible d’en évaluer les conséquences, lorsque ces hausses sont advenues ? Dès l’été 2021, alors que les cours du pétrole et du gaz avaient déjà été multipliés par deux ou trois, moult représentants des secteurs industriels, ou même de simples observateurs alertaient sur les conséquences prévisibles et néfastes d’un choc énergétique sur l’économie. Tous insistaient sur un fait simple et indéniable : les modèles de l’économie mondiale reposent sur des énergies carbonées et bon marché, que personne, en dépit des grandes déclarations sur la transition écologique, n’a voulu modifier depuis vingt ans. Modifier ce seul facteur ne peut qu’entraîner un bouleversement de tous les équilibres internes.

Parfaitement informées, les instances européennes ne pouvaient ignorer ce constat. Leur volonté de minorer la gravité de la situation frisant parfois le déni relève d’un autre champ : l’incapacité d’imaginer voire de s’extraire d’un modèle économique qui leur paraît avoir été un succès.

Pendant plus de vingt ans, la Chine, transformée en atelier du monde avec ses salaires à bas coût et ses productions à des prix défiant toute concurrence, a exercé une pression déflationniste continue sur l’économie mondiale. Cela a permis de contenir toutes les aspirations de hausse de salaire et de maintenir des profits élevés. Bénéficiant de cet environnement jugé porteur, l’Europe a construit une politique économique, largement inspirée par l’Allemagne, comprimant la demande interne afin de devenir une machine exportatrice.

Résister aux revendications salariales

Ce sont des pans entiers de ce modèle qui sont en train de s’effondrer en même temps. La Chine n’est plus ce vecteur mondial déflationniste depuis quelque temps et est en train de se replier sur elle-même. La machine exportatrice européenne voit ses marchés se rétrécir à vue d’œil, tandis que sa compétitivité est durablement mise à mal par l’envolée des coûts de l’énergie.

Mais il reste un front sur lequel les instances européennes veulent tenir aussi longtemps que possible : celui de la compression de la demande interne, quitte à sacrifier les populations. Reconnaître l’intensité de l’inflation qui sévit actuellement et son caractère durable serait, selon elles, ouvrir la boîte de Pandore : les revendications salariales afin de maintenir le pouvoir d’achat. La courbe de Phillips, cette fameuse théorie économique censée décrire l’enchaînement fatal et inextricable entre la hausse des prix et des salaires, est convoquée dans tous les discours afin de dissuader par avance tout processus d’augmentation des revenus des ménages.

Parce qu’il est malgré tout difficile de rester sourd à l’effondrement des revenus des ménages, la Commission européenne a autorisé les gouvernements à quelques opérations de bricolage : les uns ont décidé de geler momentanément les prix de l’énergie, d’autres ont mis à contribution leurs groupes énergétiques en surtaxant les superprofits qu’ils ont réalisés au cours des derniers mois, d’autres encore procèdent à des allégements de TVA sur des produits de première nécessité.

Jusqu’à quand ces expédients permettront-ils de tenir ? Selon des confidences recueillies par Bloomberg, des fonctionnaires européens à Bruxelles s’inquiètent des réactions des opinions publiques, confrontées à une flambée des prix, des risques de récession, une guerre sur le continent et un appauvrissement généralisé. Tout cela donne effectivement des raisons de s’inquiéter.

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