Aux Etats-Unis, Buffalo entre deuil et colère après l’assassinat de dix personnes par un suprémaciste blanc

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L’auteur de l’attaque, Payton Gendron, 18 ans, a visé un quartier noir défavorisé de cette ville de l’Etat de New York. Il a laissé un manifeste complotiste dans lequel il se revendique raciste et antisémite.

Recueillement à l’église baptiste True Bethel après la fusillade dans un supermarché de Buffalo, dans l’Etat de New York, le 15 mai 2022. JOSHUA BESSEX / AP

Tops Friendly Markets était le lieu où tout le quartier se retrouvait. Parce que c’était le seul supermarché alentour, dans ce quartier noir, le plus pauvre de la ville de Buffalo, près des chutes du Niagara. Parce qu’il vendait un excellent poulet. Parce qu’il était desservi par un bus. La communauté s’était battue pour qu’il s’installe, il y a une vingtaine d’années, afin de désenclaver un peu ces ruelles faites de maisons vermoulues, parfois abandonnées, et dont certaines furent tout simplement détruites dans la foulée de la grande crise financière de 2008, laissant à la place des terrains verts.

C’est ce lieu, le cœur de la vie afro-américaine de Buffalo dans un quartier oublié, que Payton Gendron a choisi pour commettre son massacre. Ce suprémaciste blanc de 18 ans avait volontairement choisi le code postal de l’Etat de New York où la densité d’Afro-Américains était la plus élevée pour tuer des Noirs. Samedi 14 mai, il a roulé plus de trois heures depuis son village, Conklin, une bourgade rurale perdue dans l’Etat de New York, à la frontière de la Pennsylvanie, pour rejoindre Buffalo.

Vers 14 h 30, il se gare devant le supermarché choisi, sort de sa voiture, vêtu d’une tenue de combat, armé d’un fusil automatique sur lequel il a inscrit le mot « Nègre » et d’un casque équipé d’une caméra. Il commence à tirer, tuant au moins trois personnes, avant d’entrer dans le magasin. Payton Gendron se heurte au garde de sécurité du supermarché, Aaron Salter, un policier à la retraite de 55 ans, qui riposte avec son arme. Mais Payton Gendron est protégé par son gilet pare-balles et tue le garde. Le massacre se poursuit, avec le meurtre de personnes à terre, diffusé en direct sur la plate-forme Twitch, qui coupera la diffusion au bout de deux minutes.

Payton Gendron a assassiné dix personnes, dont six employés du magasin, et en a blessé trois autres. Onze des victimes sont noires, selon le chef de la police de Buffalo, Joseph Gramaglia. Le tueur est ensuite sorti du magasin. Deux policiers étaient là, lui hurlant de déposer son arme. Ils n’ont pas tiré. Gendron a obtempéré et la police l’a arrêté.

« Un crime de haine à motivation raciale »

Payton Gendron a été inculpé d’assassinat dans la foulée et placé en prison sans caution. Il a plaidé non coupable. Il risque la perpétuité, l’Etat de New York ayant aboli la peine de mort, à moins qu’il ne soit jugé au niveau fédéral pour crime dit « de haine ». Le shérif du comté d’Erié, John Garcia, a qualifié l’attaque de « mal absolu ».

Dans un communiqué, Joe Biden a dénoncé dès samedi soir « un crime de haine à motivation raciale »« Tout acte de terrorisme intérieur, y compris un acte perpétré au nom d’une idéologie nationaliste blanche répugnante, est contraire à tout ce que nous défendons en Amérique. » Le président américain devrait se rendre sur les lieux mardi.

Dans un manifeste complotiste de 180 pages publié au moment du massacre, dont l’authenticité ne fait guère de doute mais n’a pas été confirmée, l’auteur, qui se présente comme étant Gendron, explique ses motivations. Il dénonce « un génocide blanc » et, dans une fausse auto-interview, se revendique raciste, fasciste et antisémite. Le texte est accompagné d’exposés haineux, huit pages sur l’infériorité des Africains, suivies d’une trentaine de pages d’antisémitisme dignes de la propagande nazie.

« Je soutiens beaucoup de ceux qui prennent position contre le génocide ethnique et culturel », affirme-t-il, citant les auteurs des tueries terroristes d’extrême droite des dernières années : Brenton Tarrant, l’auteur de l’attaque qui, en mars 2019, coûta la vie à 51 personnes fréquentant deux mosquées à Christchurch, en Nouvelle-Zélande ; Patrick Crusius, qui tua 21 Latinos à El Paso, au Texas, en août 2019 ; Robert Bowers, assassin de 11 fidèles d’une synagogue de Pittsburgh, en Pennsylvanie, en 2018 ; Dylann Roof, qui assassina 9 fidèles dans une attaque contre une Eglise noire à Charleston en 2015 ; ou encore Anders Breivik, responsable des massacre d’Oslo et de l’île d’Utoya, en Norvège en 2011 (77 morts). « Acceptez la mort, embrassez l’infamie », exhorte l’auteur du manifeste, qui qualifie ses actes de « terroristes ».

L’auteur affirme s’être radicalisé seul sur Internet pendant l’ennui des mois de Covid-19. Il aurait accumulé des armes et se serait entraîné depuis quelques années. Il publie deux photographies de lui dans un champ, arme automatique à la main. Pendant près d’une centaine de pages, il décrit les avantages des fusils, chargeurs, casques et munitions à utiliser. Mais il prétend que ce n’est qu’en janvier qu’il a décidé sérieusement de planifier son attaque. Il détaille ses plans, étape par étape, pour la journée, y compris le hachis de corned-beef qu’il mangerait au petit déjeuner.

Selon le Buffalo News, Payton Gendron avait été signalé en juin 2021 par un lycée de sa ville pour avoir proféré des menaces de tuerie, éventuellement lors d’une cérémonie de remise des diplômes. Une évaluation psychiatrique avait alors été demandée.

« L’affaire ne vient pas de nulle part »

Dimanche 15 mai, au lendemain du drame, la communauté noire se retrouvait autour du Tops Friendly Markets, bouclé sans tensions par la police. Sous le soleil, des fleurs, mais pas un immense champ comme il y en a parfois. Pas de mobilisation massive non plus, en tout cas pour l’instant, comme il y en avait eu à El Paso en août 2019 : seules quelque 200 personnes étaient présentes dimanche après-midi. Un homme blanc venu de la ville voisine de Rochester, Phil Carpender, a apporté des fleurs avec un ami. Mais il est bien isolé.

La communauté noire se trouve livrée à elle-même. « S’il y a un chef de gang noir, la police l’arrête. Pourquoi on n’empêche pas les suprémacistes blancs ? », s’afflige Charlie Thomas, 85 ans. Alors que la dislocation des cellules familiales afro-américaines sert souvent d’explication à la criminalité, son ami Tony James, 65 ans, s’interroge sur les parents du meurtrier présumé : « Il a 18 ans. Qu’est-ce qui fait que vous devenez comme cela à cet âge ? Cela ne vient pas de nulle part. » Pour Jillian Hanesworth, travailleuse sociale de 29 ans : « L’histoire du tireur isolé est fausse. L’affaire ne vient pas de nulle part. Nous sommes une des villes les plus ségréguées du pays. Le comté d’Erié a déclaré que le racisme systémique relevait de la crise sanitaire. Notre situation est pire que lorsque nos parents marchaient pour l’égalité et la liberté. »

Les plus jeunes hésitent sur la suite à donner, mais prédisent que le calme perdurera si la justice suit son cours. Lion Blynden, 45 ans, responsable d’une association noire, dénonce l’incapacité de sa communauté à prendre son destin en main : « Nous, les Noirs, ne nous unissons que pour les mariages et les enterrements », déplore-t-il. Il cherche un moyen d’assurer la sécurité des Noirs – tout en réfutant l’idée d’une milice – et estime que la solution doit venir d’eux. « Ce qui nous est arrivé est arrivé parce que nous sommes noirs. » Une activiste et ancienne candidate à la mairie, Taniqua Simmons, harangue la foule et finit par donner son haut-parleur à une petite fille de 3 ans, qui s’époumone sous les applaudissements : « Black Power ! Black Power ! » Taniqua Simmons en tire la morale : « Nous devons montrer à nos enfants qu’ils sont capables de se sauver eux-mêmes. »

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