En RDC, les débuts tâtonnants d’un nouveau « dialogue » avec les groupes armés

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Des discussions ont débuté fin avril entre État congolais et représentants de groupes armés actifs dans l’est du pays, esquissant de fragiles espoirs de paix. Mais avec près de 200 groupes identifiés, la tâche est immense.

En matière de paix, il ne faut pas négliger la logistique. Que quelques groupes armés soient favorables à des négociations en vue d’un cessez-le-feu est une chose. Trouver un moyen fiable pour les contacter, des hélicoptères et des 4×4 pour les transporter, ou encore des chambres pour les loger le temps des pourparlers, en est une autre.

En cette fin de mois d’avril, le gouvernement congolais a manifestement eu des problèmes de cartons d’invitation. « Nous avons été prévenus par un simple coup de fil des autorités provinciales. Cela ne respectait pas les normes administratives », tance Dalton Mwila, porte-parole de la Coalition nationale du peuple pour la souveraineté du Congo (CNPSC), rassemblement de groupes armés du Sud-Kivu.

La CNPSC, qui compte quelques centaines de combattants, affronte régulièrement l’armée régulière congolaise sur les moyens plateaux du Sud-Kivu. Comme d’autres mouvements armés de l’est de la RDC, elle a été invitée fin avril dans la capitale kenyane, Nairobi, afin d’y entamer un « dialogue » avec la présidence congolaise – relançant de fragiles espoirs de paix dans une région où les conflits armés se succèdent depuis 1996. Le groupe a finalement refusé de s’y rendre.

Un simple coup de fil : c’est également ce qu’a reçu l’Alliance des patriotes pour un Congo libre et souverain (APCLS), active dans la province voisine du Nord-Kivu. « Nous aurions voulu une invitation en bonne et due forme. On ne peut pas envoyer quelqu’un à l’étranger juste sur la base d’un appel téléphonique », abonde Muhindo Mupenda, son porte-parole.

Ce soudain formalisme peut étonner. Les groupes armés de l’Est – qui seraient, selon les estimations les plus hautes, près de 200 – ne sont pas spécialement connus pour être tatillons sur le protocole. Mais, pour eux, une invitation officielle constitue surtout une forme de garantie de la part du gouvernement : celle que la sécurité de leurs combattants sera assurée, qu’ils ne seront pas arrêtés en cours de route par des forces de l’ordre.

Lewis Kibuti, lui, n’a pas hésité. « Mon téléphone a sonné. Je ne connaissais pas le numéro. J’ai décroché et une dame a dit : “Je suis Bintou Keïta [représentante spéciale de l’ONU dans le pays]. Vous êtes bien Lewis ?” » C’était la première fois que ce porte-parole d’une coalition de groupes armés (les « Raïa Mutomboki », « Citoyens en colère » en swahili) échangeait avec la représentante spéciale. Bien que ne sachant pas par quel « coup de baguette magique » Bintou Keïta a eu son numéro, il s’est mis en route.

« Elle m’a demandé si je pouvais contacter également un maximum de groupes armés au Sud-Kivu. Je lui ai dit que oui. » Lewis Kibuti a un carnet d’adresses bien rempli. Il faut dire qu’il cumule deux casquettes : en plus de représenter une coalition de groupes présents dans une bonne partie du Sud-Kivu, il a monté sa petite ONG « pour la paix et le développement communautaire », qui tente de convaincre les combattants de ces mêmes groupes de déposer les armes.

Les deux rôles ne sont contradictoires qu’en apparence. Au Congo, nombre de combattants font des allers-retours entre armée et groupes irréguliers, déposent puis reprennent les armes au gré des vagues de « démobilisation ».

Après l’appel de la représentante des Nations unies, le jeune homme s’est donc saisi de son costume et de sa cravate, et s’est lancé dans une tournée express de la province. Grâce à des hélicoptères mis à disposition par la mission de maintien de la paix des Nations unies en RDC (la Monusco), il s’est rendu dans le sud du Sud-Kivu et y a réuni six représentants de groupes actifs sur les hauts plateaux – les Ngumino et les Twigwaneho. Ensemble, ils ont pris le chemin du Kenya et découvert l’endroit où ils habiteraient pendant cinq jours : le Safari Park, coquet complexe hôtelier avec piscines, bar à cocktails et salle de sport.

Porte-parole autoproclamés

Des moments historiques, la salle de conférence du Safari Park en a connu d’autres. Sous son imposant tableau figurant une meute de lions au repos, un (fragile) cessez-le-feu en Somalie a vu le jour. Plus récemment, elle a accueilli des tentatives de paix entre dirigeants sud-soudanais.

Les groupes armés congolais n’en sont pas encore là. Le président Félix Tshisekedi les a bien appelés publiquement, le 21 avril, à venir discuter avec lui dans la capitale kenyane. Mais la rencontre a tourné court avant même que l’ensemble des combattants de l’Est ne soient prévenus – pour la plupart par téléphone, donc. Dès le lendemain, le chef de l’État retournait chez lui, à Kinshasa, constatant (manifestement un peu tard) la « difficulté logistique pour le déplacement de la plupart des concernés », et laissant le soin à son équipe de les recevoir sans lui.

Lewis Kibuti, représentant les groupes Raïa Mutomboki, lors du dialogue entre groupes armés et présidence congolaise, hôtel Safari Park (Nairobi, Kenya), 23 avril 2022. © Archives personnelles de L. Kibuti

Une drôle d’ambiance, mélange de torpeur et de suspense, a alors saisi le paisible Safari Park. Alors que les spécialistes de la région tentaient de percer le secret des discussions à huis clos, « on a surtout passé beaucoup de temps à s’attendre les uns et les autres », confie Lewis Kibuti, parmi les premiers arrivés.

Les rumeurs sur les délégations sur le point d’arriver ont enflé, propagées dans la presse. Des listes de noms, largement fantaisistes, ont circulé. Ceux qui ont fini par arriver ont présenté leurs « cahiers des charges », documents écrits compilant leurs principales revendications : la construction de routes ou de centres de santé dans leur village d’origine, mais aussi des postes dans l’armée, la police ou les instances politiques.

« Selon plusieurs sources, les représentants de l’État RDC ont répondu qu’ils y étaient ouverts, à la seule condition de passer des tests pour vérifier leurs compétences. Si cela est confirmé, ça semble contradictoire avec le programme de démobilisation que vient par ailleurs de mettre en place le gouvernement congolais (le P-DDRCS), qui exclut toute “intégration” d’anciens rebelles aux forces armées régulières », observe Josaphat Musamba, doctorant à l’université de Gand et spécialiste des groupes armés de l’Est congolais.

Une autre source de confusion n’a pas tardé à troubler le ballet des délégués, des médiateurs et des interprètes : plusieurs « porte-parole » se sont présentés à la table des discussions… avant d’être désavoués par les groupes qu’ils prétendaient représenter.

« Un certain Paul Muhanuka a dit qu’il était là [à Nairobi] comme émissaire de notre groupe. Il ne nous représente pas. C’est quelqu’un qui était chez nous par le passé mais ne l’est plus : il s’est rendu il y a quelque temps », assure Muhindo Mupenda, de l’APCLS. Un autre mouvement armé joint par Mediapart, le CMC/FDP (Nord et Sud-Kivu), affirme quant à lui que les deux personnes qui se sont présentées en son nom à Nairobi étaient des « mutins qui ont subi un lavage de cerveau ».

Zones d’influence des groupes armés des Nord et Sud-Kivu, en République démocratique du Congo, 13 mai 2022 (détail). © Carte du Baromètre sécuritaire du Kivu (kivusecurity.org)

Comment expliquer cette étonnante épidémie de « faux représentants » ? Par la multiplication du nombre de groupes armés à l’Est, se déchirant régulièrement en scissions et factions concurrentes, d’abord. Cette fragmentation, étudiée dès 2015, s’est encore accentuée depuis. Elle ne manque pas d’être source de malentendus et de disputes lorsqu’il s’agit de désigner un représentant unique dans des pourparlers.

Par l’opportunisme de certains petits entrepreneurs politico-militaires, ensuite, qui ne représentent aucune force militaire importante mais espèrent sur un malentendu récolter quelques miettes des rétributions destinées à ceux qui acceptent de déposer les armes (postes, titres honorifiques, possibilités de formation, per diem…).

Troisième facteur, enfin, et non des moindres : le laisser-faire bienveillant d’une partie de l’appareil d’État congolais, qui a tout intérêt à réunir du monde pour donner l’image d’une concertation réussie – si possible, en présence de délégués pas trop hostiles.

Pendant ce temps-là, sur la colline de Bugusa

Le M23 n’a pas ce genre de problèmes. Organisé, bien équipé, capable de mettre en déroute l’armée congolaise, il est considéré comme l’un (si ce n’est le) groupe armé le plus important militairement en RDC. La scission qu’il a connue, en 2013, ne semble pas avoir dégradé sa capacité de nuisance : il a repris les combats contre l’armée congolaise en novembre 2021.

Ses deux branches sont arrivées à Nairobi peu après l’appel au dialogue du président congolais. L’ambiance ? Relativement apaisée, aucun affrontement n’ayant été signalé depuis près de deux semaines entre M23 et soldats congolais. Mais alors que les travaux commençaient à peine, samedi 23 avril, les téléphones se sont mis à chauffer. De nouvelles attaques ont eu lieu, vers une colline dénommée Bugusa, non loin des frontières avec l’Ouganda et le Rwanda.

Impossible de déterminer qui du M23 ou des forces armées de la RDC a tiré en premier. Le mal est fait : la tension du front gagne, un peu, le Safari Park de Nairobi. Les représentants de la présidence congolaise demandent et obtiennent que la branche concernée du M23 soit exclue des discussions. Pour l’heure, nul ne sait s’ils y reviendront, ni quand.

Mais il y a un autre problème, plus épineux encore, avec la présence de délégués du M23 à Nairobi : nombre de groupes armés de l’Est refusent de s’asseoir à la même table que ses représentants, les considérant comme des « ennemis », des « non-Congolais » et des « envahisseurs étrangers ». Le groupe s’inscrit, de fait, dans la longue tradition des mouvements armés congolais sponsorisés par les voisins ougandais et rwandais.

Tous ses combattants ne sont pas « étrangers » pour autant, et le fait que le M23 soit toujours activement soutenu par le Rwanda et l’Ouganda fait l’objet de débats parmi les spécialistes. Peu importe, pour Dalton Mwila du CNPSP : « Nous sommes prêts à dialoguer au sujet de la paix, mais nous ne pouvons pas participer à un dialogue où seraient présents aussi des mouvements étrangers comme le M23. »

Le M23, dans toutes les têtes

Ce refus s’annonce d’autant plus difficile à surmonter que pour nombre d’observateurs, régler le « problème » du M23 est en réalité le vrai objectif, non avoué, des autorités politiques à travers ce dialogue. « C’est bien la résurgence du M23 qui est à l’origine du dialogue actuel, tout comme elle le fut en 2012 », rappelle un fin connaisseur de la RDC et des processus de paix qui y ont été menés depuis la fin des années 2000.

« En novembre 2012, c’est parce que le M23 avait réussi à prendre Goma [la capitale du Nord-Kivu – ndlr] qu’un dialogue avait été accepté par les autorités congolaises. Pour ces dernières, il faut éviter l’escalade et le risque de subir de nouveau une telle humiliation », poursuit-il.

Les autorités congolaises estiment qu’elles ont intérêt à négocier. Mais elles savent, dans le même temps, à quel point l’idée même de négociations avec le M23 est impopulaire aussi bien au sein des armées et de la classe politique que dans de larges pans de l’opinion congolaise – qui, en plus de considérer les membres de ce groupe comme des « étrangers », estiment que les précédentes négociations avec eux ont permis à des officiers du M23 (et de son ancêtre, le CNDP) d’accéder à de hautes fonctions dans l’armée congolaise sans pour autant mettre fin à la rébellion.

Les autres groupes armés font figure, dans ce contexte, d’utile faire-valoir ; une manière de diluer la discussion avec le mouvement honni dans une concertation plus large, incluant des groupes moins impopulaires, malgré leur lot d’exactions.

Mais pourquoi, dans ce cas, exclure une partie des délégués du M23 dès le premier jour de concertation ? « C’est une question de séquence, estime notre interlocuteur familier des processus de paix congolais. Pour l’instant, ils vont probablement donner la part belle aux groupes armés locaux, ce qui est une manière de faire accepter les discussions dans l’opinion publique, et surtout de gagner du temps – avec l’espoir de repousser ou prendre le dessus militairement sur le M23 tout en écoutant les doléances des autres groupes. »

Deux issues sont ensuite possibles : « Soit ils arrivent à une situation d’équilibre militaire sur le terrain, et ils acceptent le retour du M23 à la table des pourparlers, soit ils défont militairement le M23 et lui imposent le résultat des négociations qui auront eu lieu avec les autres groupes. »

La manœuvre est risquée. Il faudra certainement encore de longs mois pour jauger de son succès. Nombreux sont les diplomates, chercheurs et humanitaires qui veulent y croire, soulignant que, même incertain, brouillon et imparfait, ce « dialogue » a le mérite d’exister – en particulier dans un conflit armé où les motifs d’espoir ou de réjouissance sont rares.

Au Safari Park, les différentes délégations ont plié bagage au bout de cinq jours de discussions, avec la promesse de se retrouver d’ici quelques semaines. Leur retour au Congo semble avoir été aussi mouvementé que l’aller, mais pour des raisons différentes. À Goma, le bruit court que les représentants de groupes armés seraient allés dépenser l’intégralité des 200 dollars remis en guise de « frais de transport » dans des boîtes de nuit de la ville, se retrouvant sans un sou pour regagner leurs QG respectifs. La paix est, décidément, affaire de logistique.

Justine Brabant

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