Burkina : négocier, dialoguer, que faire avec les groupes armés ?

0
112

Avant que le président de la transition, Paul Damiba, ne décide, le 1er avril, lors d’un discours à la nation, de la création de « comités locaux de dialogue pour la restauration de la paix », la question de la négociation avec les groupes armés terroristes taraudait déjà bien des Burkinabés, marqués par près de sept années de sanglantes incursions subies dans différentes parties du territoire, lesquelles ont occasionné des milliers de morts, civils et militaires. Deux semaines après l’annonce du chef de l’État, le conseil des ministres a formellement donné corps à l’intention par l’adoption d’un décret de la création de ces comités. L’objectif reste celui annoncé par le chef de l’État : « aménager des passerelles pour permettre à ceux qui, par naïveté, par appât du gain, par contrainte ou par désir de vengeance, ont été entraînés dans une spirale extrémiste ».

Un sujet délicat

Le ministre en charge de la Réconciliation, Yéro Boli, l’a dit lors d’un point de presse. Son collègue de l’Éducation nationale et porte-parole du gouvernement, Lionel Bilgo, l’a répété sur le plateau de la télévision nationale : « Il ne s’agit pas d’une négociation, mais d’un dialogue. » Comme pour dire : « À sujet sensible, vocable approprié. »

Cela dit, « négociation » ou pas, les questions qui se bousculent au sein de l’opinion restent les mêmes : « Comment réussir ce processus ? Quels peuvent être ses enjeux ? Quelles conditions et quelles lignes rouges à ne pas franchir ? Quel sort réserver à ceux qui accepteront volontiers de déposer les armes ?

Le débat autour de la question du dialogue ou de la négociation avec les groupes armés est d’autant plus délicat que les sentiments se mêlent à des prérequis difficiles à matérialiser.© DR

Quand Hamadoum Tamboura parle de Djibo, sa terre natale, le timbre de sa voix laisse deviner l’exaspération qui l’anime. Cela fait bientôt sept ans qu’il n’a plus foulé ce chef-lieu de la province du Soum – région du Sahel –, situé à quelque 200 km au nord de Ouagadougou. Ce fonctionnaire, aujourd’hui membre du cadre de concertation des organisations de la société civile du Soum, se contente depuis de coups de fil pour avoir les nouvelles d’une partie des siens qui y résident.

Djibo, un exemple emblématique

En fait, Djibo, comme d’autres parties du Burkina, est prise dans la tourmente terroriste depuis 2016. La situation sécuritaire n’a cessé de s’y dégrader. Pendant de longs mois, la ville est restée inaccessible, quasiment coupée du reste du monde. La route qui la relie à la capitale est longtemps restée impraticable, minée et contrôlée par les hommes armés, qui y ont instauré un blocus informel. Il y a seulement quelques semaines, le 20 avril exactement, un convoi escorté par l’armée a pu ravitailler la ville en denrées vitales, la sauvant de justesse d’une asphyxie. Il y manquait notamment de vivres tout comme d’eau potable.

Le format du contact avec les groupes armés interrogé

Comment Hamadoum pouvait-il ne pas applaudir l’annonce d’un dialogue qui permettrait de changer le sombre décor de sa province ? Ce ne fut pourtant pas le cas car le format décliné par les autorités ne l’a pas convaincu au regard des risques de « dérives » qu’il y a vus. « Pour moi, ce n’est pas un processus franc et sincère dans la mesure où le gouvernement demande aux populations de s’organiser au niveau local. Il appartenait au gouvernement de constituer ses comités et d’inclure des acteurs locaux. Il devait, par exemple, dire que telle personne et telle autre doivent participer au comité, que telle organisation de la société civile ou telle communauté doit y mandater un représentant, etc. », indique-t-il.

 

Pour Hamadoum Tamboura, originaire de Djibo, la situation actuelle charrie beaucoup d’amertume.© Bernard Kaboré

En tenant mordicus au rôle régalien de l’État, Hamadoum veut s’appuyer sur le cas de Djibo, où, selon lui, des contacts avec des groupes terroristes ont été pris après l’annonce de la création des comités : « Un groupe de personnes est allé négocier avec les terroristes sans pour autant qu’il y ait eu de concertations à l’avance. Dans ce cas d’espèce, si des compromis résultent de ces négociations, il est difficile pour ces négociateurs de revenir les faire respecter au sein de leurs communautés », estime le porte-parole du cadre de concertation des OSC du Soum.

Comme Hamadoum, Ablassé Ilboudo, étudiant en droit, est animé par le doute. Il s’oppose à l’idée du dialogue. « Pour moi, des gens qui ont pris les armes contre la mère patrie ne méritent plus qu’on leur accorde de la bonne foi sous le prétexte que certains souhaitent se repentir », soutient-il. Et de formuler cette proposition, sans appel : « Il faut continuer à les traquer jusqu’à les vaincre. »

Étudiant lui aussi, Yieniyaba Tindano renchérit : « Il est impossible de dialoguer avec un ennemi qui t’attaque sans te donner les raisons exactes. Supposons que c’est de l’argent que veulent ces terroristes. Rien n’exclut qu’après avoir déposé les armes ils ne retombent pas dans les mêmes travers », dit-il.

Rien ne vaut la paix

À l’opposé de Yieniyaba Tindano ou d’Ablassé Ilboudo, il y a cette frange non moins importante de Burkinaés qui veut croire, au nom du retour de la paix, qu’il n’est pas question de s’attarder sur le prix à payer du dialogue. Christophe Sawadogo, vendeur de sacs, est ainsi plutôt philosophe : « La fin doit, dans notre cas, justifier les moyens parce que les populations ont assez souffert le martyre. Plusieurs familles sont endeuillées, des milliers de personnes, qui ont fui leur village, veulent y retourner. »

 

Pour Christophe Sawadogo, vendeur de sacs, « la fin doit justifier les moyens parce que les populations ont assez souffert le martyre ». © Bernard Kaboré

Chercheur sur les questions de l’extrémisme violent et de la radicalisation, l’expert en sécurité Mahamoudou Sawadogo analyse la mise en place des comités de dialogue sous différents angles. Il note vite que « la pertinence et le bien-fondé de cette initiative ne souffrent d’aucun débat ». Explication : « Aujourd’hui, on est tous d’accord que le tout sécuritaire ne peut pas résoudre le problème. Il faut varier les pistes de solution parce que nous avons affaire ici à une guerre des cœurs, une guerre de stratégies. »

De multiples enjeux à prendre en compte

Mais derrière la « bonne intention » se cachent des « enjeux multiples qui méritent une attention particulière », selon Mahamoudou Sawadogo. Il s’interroge surtout sur l’opportunité de cette négociation. « À moins de me tromper, des structures ne sont, jusque-là, pas prévues pour accueillir ceux à qui on demande de déposer les armes. Ces institutions d’accueil sont pourtant nécessaires. On a vu au Niger et au Cameroun comment des organismes étatiques ont été mis en place pour la déradicalisation de ceux qui tenaient des armes contre les populations. Est-ce qu’au niveau local on sera en mesure de trouver ou de mettre en place ces structures d’accueil ? » questionne, tout pessimiste, l’expert en sécurité.

Et de poser d’autres préalables qui valent bien ceux de la lutte globale contre le terrorisme : « la cartographie des groupes armés et une compréhension locale du phénomène djihadiste ». En effet, depuis les premières attaques contre le pays, en 2015, le gouvernement n’a pas souvent réussi à mettre des noms sur ces groupes terroristes. « On parle toujours d’hommes armés non identifiés. Jusqu’à présent, le gouvernement n’a pas été en mesure de nous faire une cartographie des groupes endogènes que lui-même évoque. Supposons qu’on ait identifié des groupes armés. Combien y en a-t-il ? Où sont-ils installés ? Qui sont les leaders ? Que revendiquent-ils ? » se demande le spécialiste sécuritaire.

La légitimité des négociateurs en question

Une autre préoccupation demeure « la compétence et la légitimité » des leaders communautaires, coutumiers et religieux qui composeront les comités de dialogue selon la volonté affichée du gouvernement. Pour l’expert Mahamoudou Sawadogo, « il pourrait se poser un problème de légitimité des négociateurs, aussi bien vis-à-vis des groupes terroristes que de leur communauté d’appartenance ».

Ce que pensent tout bas de nombreux Burkinabés, Hamadoum Tamboura et Yieniyaba Tindano le disent tout haut : « Le recours à la négociation est un aveu d’impuissance de l’État face à la lutte » contre ce mal presque décennal. Mais l’expert Mahamoudou Sawadogo refuse cette lecture : « Moi, je ne dirai pas que c’est un aveu d’impuissance. La négociation, ou, si vous préférez, le dialogue, fait partie des stratégies de lutte dans ce type de guerre », argue-t-il.

La justice, dilemme de l’après-dialogue

L’histoire l’enseigne, Mahamoudou Sawadogo le confirme : « Les processus de dialogue avec des groupes armés ont souvent tardé à produire des effets. » Mais ce n’est pas là que le bât blesse. En effet, l’expert en sécurité prédit des revers au goût amer. « Un tel processus a des conséquences et au sein de la communauté et au sein même du pays tout entier », présage-t-il. Et de laisser deviner les réponses à une série de questions : « Est-ce que les communautés sont prêtes aujourd’hui à pardonner à ceux qui les ont meurtries, ceux qui ont amené la violence dans leur communauté ? Est-ce que, pour le pays, ça ne va pas créer des précédents ? Est-ce qu’après avoir eu du sang sur les mains de certains on va accepter que la justice n’agisse pas, que les fautifs soient juste pardonnés et ne comparaissent pas devant des tribunaux ? »

 

Pour l’expert et analyste Mahamoudou Sawadogo, « les processus de dialogue avec des groupes armés ont souvent tardé à produire des effets ».© Bernard Kaboré

Sans rapprocher son questionnement de récents procès liés à des crimes de sang – le putsch manqué de 2015 et l’assassinat de Thomas Sankara –, Mahamoudou Sawadogo estime qu’« il va falloir à un certain moment jouer franc jeu et opter pour une voie : aller soit à la justice transitionnelle, soit à une justice classique ».

« Pas de dialogue sans condition »

En préférant le vocable « dialogue » à « la négociation », les autorités ont pris le soin de préciser des principes cardinaux. Ainsi, « la laïcité et l’intégrité physique du territoire sont non négociables ». Beaucoup y voient plutôt une volonté affichée de refuser des « compromis » entre l’État et les groupes terroristes. Sauf qu’« on ne peut pas parler de dialogue sans négociation », soutient Mahamoudou Sawadogo. Et l’expert d’insister : « À moins qu’on ne nous montre clairement des jeunes assis qui disent « voilà, nous remettons nos armes sans condition ». Mais ça, on n’en a pas vu ailleurs. Quand on dit que des jeunes tapent à la porte, cela ne veut pas dire qu’ils tapent sans condition. Ils ont toujours leur arme à la main gauche et tapent avec la droite. Pour moi, le dialogue est un préalable. On prend contact avec les agresseurs et des conditions vont nécessairement apparaître. Écarter les principes de laïcité et d’intégrité territoriale, c’est anticiper, laisser sous-entendre que des conditions sont acceptées. » De quoi faire dire à Hamadoum Tamboura que « ce jeu de mots des autorités traduit simplement une fuite de leurs responsabilités ». Autant de points de vue qui illustrent combien le chemin vers la paix avec les groupes armés est rempli d’obstacles de toutes sortes dans un environnement où les manipulations et les fausses informations jouent des partitions de plus en plus écoutées.

 

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here