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Au Mali, l’ombre de Wagner plane sur plusieurs exactions

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Photographie non datée diffusée par l'armée française montrant des mercenaires russes, dans le nord du Mali. © Photo Armée française via AP / Sipa

Des récits de témoins directs, des documents fournis par des élus locaux ainsi que des photos apportent de nouvelles preuves de l’implication d’« instructeurs blancs » dans des exactions au Mali. Selon plusieurs sources, les éléments de la société privée russe Wagner opèrent dans le pays depuis le début de l’année.

« Montée en puissance. » À Bamako, la capitale malienne, l’expression est sur toutes les lèvres lorsque les Forces armées maliennes (FAMa) sont évoquées. Dans chaque prise de parole, sur chaque une de journal, l’armée est saluée pour ses avancées et ses victoires sur les groupes djihadistes qui opèrent dans le nord et le centre du pays depuis le début de la guerre en 2012.

À quel prix ? Avec qui ? Depuis l’officialisation de l’arrivée d’instructeurs russes sur le territoire en novembre 2021, la confiance des FAMa, qui ont perdu 140 soldats l’année dernière, a été regonflée et les rapports d’exactions se sont multipliés.

Depuis février 2022, Mediapart enquête sur les cas de violation du droit international humanitaire par ces « instructeurs ». Après avoir recoupé nos informations auprès de sources sécuritaires, d’associations de défense des droits humains ainsi que de militaires et officiels maliens et d’observateurs de la vie politique malienne, nous avons pu recenser une vingtaine d’exactions.

Arrestations arbitraires, disparitions forcées, exécutions sommaires ou massacres de masse ont ainsi été commis par les FAMa et leurs partenaires russes, que de nombreux acteurs internationaux – y compris la France – identifient comme des mercenaires de la société militaire privée (SMP) Wagner.

En cinq mois de présence, les soldats maliens et leurs « instructeurs » russes revendiquent avoir tué plus de 700 « terroristes » – soit un tiers du nombre de « terroristes » que l’armée française dit avoir tués en dix ans dans la région.

Sollicité par Mediapart, l’état-major des armées malien n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Opération « Kélétigui »

Dans une vidéo apparue sur les réseaux sociaux le 4 mars 2022, 35 corps, calcinés, certains les mains attachées dans le dos, d’autres avec des signes d’exécution par balle, gisent au beau milieu d’une brousse jaunie par le début de la saison sèche. « Certaines de ces personnes, 21, ont été arrêtées par les FAMa accompagnées de militaires blancs à la sortie de la foire de Niono le dimanche 20 février », assure un premier élu local. « L’une d’elles, parce qu’elle portait un pagne particulier, a été reconnue parmi les corps », continue la même source.

« Cela s’est déroulé dans la commune de Diabaly », confirme un haut gradé de l’armée malienne : « J’ai entendu dire [au sein de l’institution militaire – ndlr] que nos militaires sont derrière cela, et que si des Blancs les accompagnaient, ce sont des Russes pour sûr. »

Depuis début février, l’opération « Kélétigui » (« Celui qui fait la guerre » en langue bambara), lancée en décembre 2021, est en cours dans le centre du pays. D’après deux élus locaux, « plusieurs soldats blancs ont été remarqués sur des motos ou accompagnant les [soldats] maliens » dans le cercle de Niono, proche de la frontière mauritanienne.

Selon des notes prises par un élu local pour garder trace de ces événements, que Mediapart a pu consulter, cinq campagnes d’arrestations arbitraires ont eu lieu entre le 14 février et le 2 mars dans les environs. « Dans le village de Diadia, les soldats maliens accompagnés de militaires blancs ont incendié les habitations, tabassé les femmes et ils ont arrêté dix personnes », précisent ces notes.

« Auparavant, les [membres des] FAMa patrouillaient autour des communes mais depuis qu’ils sont accompagnés, ils n’hésitent pas à s’introduire dans les villages à la recherche des djihadistes », témoigne un édile. Des « hommes blancs » ont ainsi rendu visite à certains chefs de village afin de les avertir des opérations en cours et leur signifier qu’ils « ne feraient pas de distinction entre terroristes et civils, passé une certaine heure », continue-t-il.

« Ils ont tiré à vue sur tout le monde »

Ces actes sont loin d’être isolés. Le plus connu, qui a fait entre 203 et 500 morts selon les versions, s’est déroulé entre le 27 et le 31 mars dans la commune de Moura, une ville isolée d’un peu moins de 10 000 âmes, connue pour être le fief de la katiba Macina, un groupe djihadiste affilié à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI).

« Des hélicoptères ont déposé des militaires blancs aux abords du village. Ils ont ensuite tiré à vue sur tout le monde avant de procéder aux arrestations », rapporte un témoin direct. D’après les récits de quatre victimes recueillis par Mediapart, les hommes de Moura ont été rassemblés hors de la localité pendant cinq jours lors desquels les soldats maliens ainsi que leurs « instructeurs » russes ont exécuté des centaines de personnes sélectionnées selon leur accoutrement ou leur origine ethnique. « Ils les désignaient par poignées de dix ou de vingt avant de les emmener au bord d’une fosse commune, de les faire s’agenouiller et de leur tirer une balle dans la tête », raconte l’une d’entre elles.

« Cette opération fait suite à des renseignements bien précis qui ont permis de localiser la tenue d’une rencontre entre différentes katibas à Moura », se défend l’armée malienne, qui parle, elle, de « 203 combattants des groupes armés terroristes neutralisés ».

Les récits sont nombreux et les méthodes ne sont pas inconnues : des zones isolées (par des restrictions de mouvement et de survol) afin de permettre à d’éventuelles exactions de se faire sans témoins, à la mise en scène de certaines exécutions.

Photo, diffusée sur les réseaux sociaux à la fin mars 2022, montrant un corps décapité (ici flouté par Mediapart) et, au premier plan, une main blanche tenant un téléphone

Deux photos, qui circulent depuis fin mars, montrent un homme, probablement affilié à un groupe djihadiste, décapité, la tête déposée sur le torse. Sur le même cliché (qui a fait l’objet d’une analyse afin de détecter d’éventuelles retouches) figure une main de soldat blanc qui laisse apparaître une « tenue de combat au motif de camouflage dit “multicam” », note une source sécuritaire. « Les membres de Wagner sont eux aussi connus pour utiliser le camouflage multicam dans sa version russe », relève-t-elle.

Interdictions de survol

Selon l’Armed and Conflict Location and Event Data Project (Acled), une organisation de veille sur les violences commises contre les civils à travers le monde, 456 personnes ont péri dans des attaques attribuables aux membres de la société Wagner depuis le début de l’année 2022. Systématiquement réfutées par l’état-major malien, ces allégations d’exactions ont lieu hors des radars.

Dans une lettre confidentielle datée du 13 janvier que Mediapart a pu consulter, l’État malien a imposé une zone interdite temporaire (ZIT) de vol dont les délimitations correspondent aux zones d’opérations conjointes entre militaires russes et maliens. Sa mise en place « correspond grosso modo au déploiement de la SMP Wagner sur le territoire malien », estime l’état-major des armées français, pour lequel « l’idée était simplement d’empêcher, de dissuader les missions internationales d’aller survoler les zones où ses membres se déployaient progressivement avec les FAMa ».

La ZIT, révisée par deux fois et dont Mediapart s’est procuré la dernière demande classée « confidentiel défense » datée du 27 avril dernier, indique que « compte tenu des opérations militaires de grande envergure comprenant des tirs d’artillerie dans la ZIT, tous les vols hors des routes aériennes publiées sont formellement interdits ainsi que le vol de drone ».

Le document mentionne par ailleurs que la zone d’exclusion aérienne s’étend désormais au village de Doro, au nord du Mali, et comprend donc la ville de Gossi, là où l’on suspecte que les dernières exactions se seraient déroulées le 21 avril. Dans une vidéo filmée par un drone et diffusée par l’état-major français, 11 hommes sont visibles autour d’un charnier, dont deux recouvrant le reste de corps à coups de pelle. Même si ni l’uniforme, ni la couleur de peau et encore moins la nationalité sont reconnaissables, « un regroupement d’individus de type caucasien est observé autour d’une dizaine de corps, environ 4 km à l’est du camp de Gossi », affirme l’état-major français.

Image fournie par l’armée française, présentée comme un groupe de mercenaires russes s’activant autour d’un charnier à Gossi (Mali), le 21 avril 2022. © Etat-major des armées

Des photos, également diffusées par l’état-major, montrent des hommes blancs à l’intérieur du camp militaire de Gossi occupé il y a encore peu de temps par les soldats de l’opération Barkhane. Le lieu, reconnaissable tel qu’il a été transféré par l’armée française aux FAMa le 19 avril, est désormais habité par une vingtaine de « soldats blancs arrivés un peu plus de 24 heures après le départ des Français », confirment deux habitants de la ville.

Concernant les corps, « deux hypothèses circulent », constate l’un des deux résidents de Gossi : « Soit il s’agit de personnes arrêtées à Hombori » – ville où des témoignages rapportent que 18 personnes ont été tuées par Wagner le 19 avril –, « soit il s’agit de transporteurs qui ont été attaqués il y a peu. »

Mais ces soldats, bien que de plus en plus visibles dans Bamako, agissent dans l’ombre. Ce qui a été observé en République centrafricaine (RCA), avec les téléphones portables retirés aux personnes lors des opérations et l’isolement de certaines zones, semble se reproduire au Mali.

« Il y avait une véritable stratégie d’isolement en RCA », remarque Jelena Aparac, membre du groupe d’expert·es des Nations unies sur les questions de mercenariat, « mais ce qui inquiète davantage, c’est que Wagner n’a pas d’existence juridique ». Si un jour ces crimes étaient reconnus devant une cour, leurs auteurs pourraient ne jamais comparaître car il existe un « doute raisonnable sur l’implication d’une personne ou même d’un pays comme la Russie », conclut l’experte.

Paul Lorgerie

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