Le défi de M. Houphouet-Boigny au Dr Nkrumah

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Abidjan, …avril. – En 1947, dans un hôtel du VIIème arrondissement, deux hommes à la peau noire se rencontrent pour la première fois et se reconnaissent comme cousins à la manière dont peuvent l’être Poitevins et Charentais; mais la frontière tirée entre leurs deux tribus par les puissances coloniales a fait du Baoulé Félix Houphouet un député de la Côte-D’ivoire à l’Assemblée nationale française et de son interlocuteur apollonien (1). Kwamé N’Krumah, un militant du mouvement panafricaniste de Londres. Rendus étrangers l’un à l’autre par la langue et la culture, peut-être ne se fussent-ils pas retrouvés sans leur affiliation – toute de circonstance au demeurant – à un parti communiste européen, qui a fait choisir Félix Houphouët-Boigny, de préférence à d’autres leaders africains plus modérés, pour recevoir à Paris ce docteur N’Krumah dont personne en Afrique n’a jamais entendu prononcer le nom et que ses propres compatriotes de la Côte-de-l’Or ont eu le temps d’oublier depuis treize ans qu’il poursuivait ses études aux États-Unis et en Angleterre. Cependant leurs entretiens* porteront moins sur l’idéologie marxiste que sur leur commun souci du devenir politique de l’Afrique et sur les moyens propres à briser le joug colonial.

Aux dirigeants du Rassemblement démocratique africain (R. D. A.), Kwamé N’Krumah propose alors la constitution d’un parti politique commun aux territoires français et britanniques. Pour réponse ses interlocuteurs, tous parlementaires, l’introduisent au Palais-Bourbon où il voit des représentants de l’Afrique noire siégeant côte à côte avec les élus de la métropole. Force lui est de convenir qu’une telle association serait inconcevable dans le système britannique. Dès cette époque-là l’effort des uns et des autres pour émanciper les masses africaines progressait donc par deux voies nettement divergentes. On se donna rendez-vous à dix ans pour confronter les résultats.

Vendredi 5 avril 1957. Dix années ont passé. Félix Houphouet et Kwamé N’Krumah ne se sont pas revus depuis la rencontre de Paris. Une tornade est en train de se former au-dessus d’Abidjan, noircissant le ciel d’où va descendre le DC-4 d’Air France que le premier ministre du Ghana a choisi d’emprunter en modeste passager et à bord duquel il embarquait une heure et demie plus tôt à Accra, dans un demi-incognito. Sur l’asphalte brûlant du terrain de Port-Bouët (2) un ministre de la République française va l’accueillir, qui n’est autre que son ami, son « cousin » Félix Houphouet. Deux grands destins vont se joindre pour quelques heures, deux conceptions de l’Afrique s’affronter à travers les deux hommes qui surent les faire prévaloir dans la réalité et les personnifier en eux-mêmes : l’idéal d’une indépendance complète, accompli un mois plus tôt par Kwamé N’Krumah en accord, avec la Grande-Bretagne : celui d’une communauté franco-africaine, ratifié le dimanche précédent par les millions d’Africains qui, de Dakar à Brazzaville, votaient pour le parti d’Houphouet-Boigny.

Comment ne pas avoir le sentiment qu’au rendez-vous des deux leaders toute l’Afrique est présente, et que de leur dialogue dépendra dans une certaine mesure l’évolution politique du monde noir ? Que les témoins de cette accolade historique en conçoivent de l’exultation ou de l’appréhension, qu’ils y assistent en figurants officiels ou en simples curieux, il leur serait difficile de ne pas se sentir étreints par la solennité de l’instant.

L’accueil de l’administration…

En est-il beaucoup toutefois pour avoir médité sur le geste chevaleresque d’une puissance  » coloniale  » assez sûre d’elle-même pour accueillir amicalement dans ses territoires d’outre-mer l’homme qui se pose – et n’en a jamais fait mystère – en libérateur de l’Afrique entière ? Imaginerait-on par exemple les Portugais invitant à Goa, dernière enclave européenne dans la péninsule, M. Nehru, premier ministre de l’Inde indépendante ? M. N’Krumah ne pouvait qu’être sensible à ce fair-play, quand bien même s’y fût-il attendu, lorsqu’il avait fait connaître au gouvernement français, par la voie diplomatique normale, son désir de séjourner en Guinée à titre privé et de visiter Abidjan au passage.

Aussi bien ne devait-il laisser paraître à aucun moment la moindre animosité, ni même la moindre réserve à l’égard des officiels français ni des Européens de Côte-d’Ivoire, pas plus qu’il ne refusa l’avion particulier du haut commissaire. M. Cusin, pour se rendre d’Abidjan à Kankan, puis de Kankan à Accra, ni ne rechercha l’hospitalité de ses frères africains de préférence à celle qui lui fut offerte à Abidjan par le directeur de la Banque d’Afrique occidentale, à Kankan. par l’administrateur commandant le cercle (3). A cet homme d’État noir, qu’elle reçut en voisin, l’administration française ne fit donc pas un accueil très différent de celui qu’elle eût fait au gouverneur anglais du temps que le Ghana s’appelait encore la Côte-de-l’Or.

…et celui du R.D.A.

Bien que l’initiative ne fût pas venue de lui et qu’il en eût même, dit-on, conçu quelque humeur, M. Houphouet ne pouvait pas ne pas accueillir lui-même le Dr N’Krumah, surtout après avoir déjà décliné l’invitation de ce dernier à se rendre aux fêtes de l’indépendance du Ghana. Il lui fallut donc décommander la réunion du comité de coordination du R.D.A., prévue à Abidjan pour le 5 avril avec la participation de tous les membres du groupe parlementaire. Si bien que seuls les dirigeants du mouvement en Côte-d’Ivoire se trouvaient dans la capitale à l’arrivée du premier ministre A part eux celui-ci n’aura donc eu de contacts, du moins à Abidjan, qu’avec le député maire de Conakry, M. Sékou Touré, venu à sa rencontre pour l’accompagner ensuite en Guinée, et avec M. Gabriel d’Arboussier, élu du Niger et futur président probable du Grand Conseil de l’A-O.P., seul parmi les dirigeants du R.D.A. à pouvoir s’entretenir directement avec M. N’Krumah en anglais. Encore M. d’Arboussier dut-il quitter Abidjan pour Dakar quelques heures après l’arrivée des visiteurs ghanéens.

Lire aussi: Retour sur un mythe-Grandeur et déclin de Kwame Nkrumah, père du panafricanisme

C’est seulement lors de son second et très bref passage à Abidjan sur le chemin du retour, le samedi 13 avril, que le premier ministre du Ghana aura pu entrevoir au complet l’état-major du R.D.A., celui d’A.-E. F. comme celui d’A-O.F., convoqué en  » comité de coordination  » à partir du 15. Entre les uns et les autres la barrière de la langue devait de toute manière limiter singulièrement les échanges de vues, dont il n’apparut d’ailleurs pas qu’ils fussent recherchés avec beaucoup de chaleur, sauf par les deux leaders. Deux formations aussi différentes que l’anglaise et la française, deux systèmes politiques sans vrai dénominateur commun, auraient-ils d’ores et déjà façonné en Afrique deux types d’hommes incapables de se comprendre, voire de sympathiser ?

Peut-être leur manque-t-il d’abord d’être exactement informé les uns sur les autres. Si l’on ne repérait dans Abidjan, à l’arrivée du premier ministre, aucun drapeau du Ghana – pourtant le voisin immédiat de la Côte-d’Ivoire, – c’est tout simplement parce que nul, fût-ce parmi les hommes politiques, n’en connaissait les couleurs ni la disposition exactes. Si M. N’Krumah, dam son discours public, remercia en premier lieu le gouverneur puis après lui M. Houphouet, il serait absurde de soupçonner dans ce manquement au protocole une arrière-pensée désobligeante à l’égard de son ami ; ce premier ministre d’un dominion dans lequel le chef de l’État reste le gouverneur général transposait visiblement en territoire français ce système constitutionnel, sans bien se rendre compte des prérogatives attachées à la qualité de membre du gouvernement de la République. Il ne semblait pas connaître davantage l’existence de la voie ferrée joignant Abidjan à Ouagadougou, non loin pourtant des frontières septentrionales de son propre pays.

C’est ainsi que beaucoup de choses l’étonnèrent manifestement lors de sa visite d’Abidjan, ville au développement extraordinaire et qui pourrait rivaliser avantageusement avec Accra par le modernisme heureux de ses constructions ; jamais le port n’avait été montré à un visiteur plus sérieux, plus ardemment intéressé, et M. N’Krumah aura été le premier personnage officiel à franchir, un mois avant sa mise en service, l’ouvrage d’art exceptionnel que constitue le nouveau pont à deux étages unissant les quartiers du Plateau et de Treichville.

Deux conceptions s’affrontent

Ces réalisations techniques – on l’imagine sans peine – fournissaient à fil Houphouet, assis à gauche de son invité dans une voiture découverte, autant d’arguments à l’appui de sa thèse fondamentale, celle de l’indispensable participation de la France à l’équipement de ses territoires africains. C’est un véritable défi que lançait au premier ministre du Ghana le député, maire d’Abidjan lorsqu’il lui prédisait que dans dix ans, grâce à cette aide de la métropole, la Côte-d’Ivoire aurait dépassé son voisin dans le domaine économique et social. De cette certitude on sent M. Houphouet profondément pénétré. Ses longues discussions avec Kwamé N’Krumah – tenues quelquefois en patois de la côte du Bénin, mais plus souvent par le truchement de M. Chambard, conseiller diplomatique du haut commissaire de France – n’eurent guère d’autre thème, l’idéal d’une  » communauté franco-africaine à base d’égalité et de fraternité étant constamment opposé par lui au principe de l’indépendance pure et simple. C’est ce qu’il réaffirma devant la foule des invités lors de la réception fort animée qu’il donna dans le très moderne palais de l’Assemblée territoriale.

A cette occasion, le premier ministre du Ghana laissa se déchainer de façon un peu intempestive son tempérament bien connu de tribun, cédant peut-être inconsciemment à l’atmosphère de réunion publique créée par la présence d’un fort contingent de Ghanéens d’Abidjan – reconnaissables à leur toge, – dont ses propres ministres et les autres membres de sa suite scandaient eux-mêmes les ovations à grand renfort de cris et de gestes frénétiques. Cette démonstration, dans laquelle ils ne reconnaissaient guère le flegme prêté à leurs frères de l’ancienne Côte-de-l’Or anglaise, figea de stupeur la plupart des invités ivoiriens, et cela d’autant plus que la traduction de sa harangue ne devait pas révéler des prises de position particulièrement incendiaires. En eût-il formulé d’ailleurs que M. Houphouet n’eût pu les laisser passer et se fût cru tenu de répondre. Ceux qui déconseillèrent à M. N’Krumah d’évoquer les affaires d’Afrique du Nord lui ont vraisemblablement épargné un affront dont tout le monde eût été gêné.

Il n’en reste pas moins que l’unique discours public du premier ministre prit le tour d’un véritable plaidoyer pour l’indépendance des peuples d’Afrique et fut certainement écouté par plus d’un Ivoirien avec un sentiment de fervent espoir, en tout cas d’admiration. Si l’on peut tenir pour assuré que la quasi-totalité des élus de la Côte-d’Ivoire. et notamment les soixante conseillers territoriaux, tous membres du R.D.A. ou sympathisants de ce mouvement, sont résolus à travailler dans le même sens que M. Houphouet, leur leader encore à peu près incontesté, on ne saurait toutefois sous-estimer le prestige dont un Kwamé N’Krumah apparaissait paré aux yeux de l’homme de la rue du manœuvre de Treichville et d’Adjamé. Dans tous ses déplacements à travers ces quartiers africains de la capitale des groupes aux visages extasiés et heureux se portaient spontanément vers sa voiture, sans jamais constituer toutefois une foule imposante.

Tête-à-tête avec M. Sékou Touré

Il n’est pas interdit d’imaginer que les démonstrations d’enthousiasme eussent été plus délirantes encore à Conakry si le bouillant député-maire de cette ville, M. Sékou Touré, avait pu convaincre le Dr N’Krumah de visiter la capitale de la Guinée après son pèlerinage à Kankan sur la tombe du chérif Fanta Madi. Mais, soit par lassitude, soit sur la prière de M. Houphouet ou des autorités françaises, le premier ministre refusa finalement de se prêter à ce qui eût constitué surtout une manifestation de prestige au bénéfice de M. Sekou Touré, l’enfant terrible du R.D.A. D’avoir pu observer à Abidjan la fascination que paraissait exercer sur ce dernier le personnage du visiteur ghanéen, et s’inquiétant du tête-à-tête de plusieurs jours qu’eurent à Kankan les deux hommes (même si leurs conversations passèrent par le truchement d’un diplomate français), certains n’ont pas manqué de prêter à M. Sékou Touré l’ambition secrète de devenir le N’Krumah de la Guinée, voire de toute l’A.-O.F.

Cette attirance ne semble pas avoir été ressentie particulièrement par ses camarades de la Côte-d’Ivoire, qu’on ne vit guère fraterniser avec la suite de M. N’Krumah. Aussi bien ne désignaient-ils jamais les visiteurs que du nom d' » Anglais « , sans doute parce qu’eux-mêmes se considèrent comme Français… Quant à évoquer entre eux la possibilité de préparer ces États-Unis d’Afrique, chers au cœur du Dr N’Krumah, cela n’eût pu que tourner au dialogue de sourds, comme ce fut le cas entre leurs deux leaders. A la suggestion que lui en fit son visiteur, M. Houphouet répliqua en demandant si le Ghana était prêt pour autant à quitter le Commonwealth et la zone sterling, question qui ne pouvait comporter qu’une réponse négative ; dans son discours public le premier ministre confirma d’ailleurs, l’intérêt que voit son pays au maintien de ses liens avec le Commonwealth. Peut-être sa visite en Côte-d’Ivoire lui aura-t-elle aussi révélé que d’éventuels États-Unis d’Afrique, loin de conférer obligatoirement le leadership au Ghana, risquaient fort de faire éclipser celui-ci par les revendications d’une A.-O. F. quatre fois plus peuplée que lui, sans même parler d’une Nigeria forte de ses trente-quatre millions d’habitants.

Pas plus que l’exemple du Ghana ne joua de rôle dans la campagne électorale de mars en A.-O.F., aucun parti ni aucun candidat ne paraissant l’avoir même invoqué, il ne semble pas davantage que la visite  » historique  » de M. N’Krumah en Côte-d’Ivoire et en Guinée – sa première sortie hors de son pays au lendemain de l’indépendance – doive dans l’immédiat influencer la vie politique des territoires français ni contrarier l’expérience de véritable autonomie interne qui va s’amorcer dès le mois prochain avec la désignation des conseils de gouvernement issus des élections du 31 mars.


(1) Les Apolloniens constituent une des races principales du sud de Ghana.

(2) Le terrain d’aviation d’Abidjan.

(3) Chaque territoire de l’A.-O. F. est divisé en un certain nombre de  » cercles « .

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