L’ARGENT de Kadhafi-Le géant Airbus rattrapé par l’affaire Sarkozy-Kadhafi

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L’ARGENT LIBYEN DE SARKOZY ENQUÊTE

Deux millions d’euros pour Djouhri : le géant Airbus est rattrapé par l’affaire Sarkozy-Kadhafi

Un ex-cadre dirigeant du groupe aéronautique a été mis examen pour « corruption », « association de malfaiteurs » et « blanchiment » dans l’affaire des financements libyens, après la découverte de fonds occultes versés à l’intermédiaire sarkozyste Alexandre Djouhri.

L’un des fleurons de l’industrie européenne, le géant de l’aéronautique Airbus, est à son tour aspiré dans la tourmente de l’affaire des financements libyens. Un ancien cadre dirigeant du groupe, Édouard Ullmo, a été mis en examen mi-mars pour « complicité de corruption active », « corruption active d’agent public étranger (pour le compte d’Airbus) », « association de malfaiteurs » et « blanchiment » après la découverte de fonds occultes versés à l’intermédiaire sarkozyste Alexandre Djouhri sur un compte ouvert à Singapour, selon des informations de Mediapart.

Les faits mis au jour par l’enquête de la juge d’instruction Aude Buresi portent sur la vente en 2006 de douze avions Airbus au régime de Kadhafi. Ces dernières années, des responsables d’Airbus ont démenti avec vigueur devant les enquêteurs le moindre versement d’argent pour Djouhri en marge du contrat libyen, même s’ils ont reconnu que l’homme d’affaires réclamait avec insistance une commission de 12 millions d’euros. Alexandre Djouhri a lui aussi toujours nié les faits, affirmant n’avoir jamais perçu de fonds du groupe Airbus en lien avec les avions vendus à Kadhafi.

Alexandre Djouhri a toujours nié avoir perçu des fonds du groupe Airbus en lien avec les avions vendus à Kadhafi. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Seulement voilà, les juges et les policiers de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) de la police judiciaire ont pisté les mouvements d’un compte ouvert par Alexandre Djouhri auprès d’une antenne de la banque UBS à Singapour. Or, trois semaines après la conclusion du contrat libyen, deux millions d’euros ont atterri en novembre 2006 sur ce compte en provenance d’un mystérieux donneur d’ordre : « Network ».

Après des années d’attente, la juge Buresi a obtenu des autorités de Singapour, fin 2021, le véritable nom qui se cachait derrière ce donneur d’ordre. Il s’agit de la société Network Aviation Ltd, dont l’un des ayants droit, Sunate B., se trouve être un agent… d’Airbus en Asie du Sud-Est.

Interrogé, l’intéressé a confirmé par écrit en début d’année avoir opéré le versement des 2 millions d’euros ayant atterri sur le compte d’Alexandre Djouhri à la demande d’un cadre dirigeant d’Airbus, Édouard Ullmo, qui fut vice-président du groupe chargé des ventes. « J’ai rencontré M. Ullmo lors d’un rendez-vous ordinaire et il m’a été demandé de verser les sommes mentionnées », a expliqué par courrier l’agent d’Airbus à la juge.

« J’ai donc apporté mon aide à Airbus et à M. Ullmo pour la transaction en tant que partenaire commercial », a-t-il ajouté, mettant ainsi à mal des années de démentis d’Airbus et d’Alexandre Djouhri.

Interpellation à Courchevel

Aujourd’hui retiré d’Airbus, mais toujours en affaires avec un autre ex-responsable du groupe (Jean-Paul Gut), Édouard Ullmo a été interpellé, le 14 mars dernier, à 7 h 30 du matin, dans la chambre de l’hôtel de luxe Les Airelles, à Courchevel (Haute-Savoie), où il séjournait avec son épouse.

Placé en garde à vue puis déféré devant la juge Buresi, il a nié avoir donné le moindre ordre de virement au bénéfice d’Alexandre Djouhri. « Je démens formellement avoir donné cette instruction », a-t-il assuré, expliquant au contraire que s’il avait pu être un point de contact de l’intermédiaire sarkozyste, c’était justement pour éviter qu’il ne touche de l’argent d’Airbus.

Les explications de l’ex-dirigeant d’Airbus n’ont de toute évidence pas convaincu les enquêteurs, qui estiment avoir accumulé suffisamment d’éléments pour le mettre en cause formellement.

Sollicitée par Mediapart, son avocate, MCharlotte Plantin, estime pour sa part que « la mise en examen [de son client – ndlr] ne repose sur aucun fondement sérieux et nous comptons fermement sur l’instruction – dont nous respecterons le secret – pour l’établir ». « Édouard Ullmo n’a pas compris les accusations dont il était l’objet, il ne les comprend toujours pas à la lecture de la procédure », a-t-elle ajouté. Comme toutes les autres personnes mises en examen dans le dossier, Édouard Ullmo est présumé innocent.

Également contacté, le groupe Airbus a assuré coopérer avec la justice et avoir répondu positivement aux demandes d’information des enquêteurs. « Cette procédure judiciaire étant toujours en cours, Airbus n’a pas d’autre commentaire à apporter sur ce sujet », a fait savoir un porte-parole du groupe. L’avocat d’Alexandre Djouhri, MPierre Cornut-Gentille, n’a de son côté pas donné suite à nos sollicitations.

Cette nouvelle avancée de l’enquête s’inscrit aujourd’hui dans un cadre plus large – et aussi politique. Comme Mediapart l’a déjà raconté, Alexandre Djouhri est en effet déjà mis en examen dans le dossier libyen, notamment pour « corruption », pour avoir, avec l’ex-directeur de cabinet de Mouammar Kadhafi, été derrière le versement en 2008 de 500 000 euros au profit de Claude Guéant (également mis en examen), alors bras droit de Nicolas Sarkozy à l’Élysée.

Là encore, l’enquête judiciaire a avancé. Il se trouve en effet qu’au-delà des 2 millions versés à Djouhri en 2006, les juges ont pu retracer le versement, en 2010 cette fois, de 4 millions d’euros supplémentaires par Airbus au bénéfice d’une société au Liban, dont le bénéficiaire, Saleh J., est à la fois un intime de Saïf al-Islam Kadhafi (le fils de l’ancien dictateur libyen) et une connaissance d’Alexandre Djouhri.

Les fonds ont été immédiatement transférés vers une société implantée dans les îles Vierges britanniques, un paradis fiscal, dont le compte bancaire avait été ouvert au sein de la banque d’un associé en affaires d’Alexandre Djouhri.

Fait troublant : le bénéficiaire des 4 millions d’euros d’Airbus, Saleh J., a été reçu en octobre 2010 au palais de l’Élysée dans le bureau de Claude Guéant pour un rendez-vous dont l’objet demeure à ce jour inconnu, selon les archives de la présidence de la République. Autre fait frappant : selon la justice, Airbus a été dans l’incapacité de matérialiser quelque service que ce soit de Saleh J. pouvant justifier une quelconque rémunération sur le contrat des avions libyens.

Ce qui pose, dès lors, une question : à quoi ont servi les 4 millions qu’il a perçus en 2010 ?

Entendu par les policiers, Saleh J. (le bénéficiaire des 4 millions) a reconnu être un intime de Saïf al-Islam Kadhafi et connaître de longue date Alexandre Djouhri, mais il a démenti toute corruption et a assuré avoir bien travaillé pour le compte d’Airbus en Libye. Même si lui non plus n’a pas été en mesure de fournir des documents prouvant son intervention en 2006 pour le groupe aéronautique sur le marché libyen.

Cerné par de multiples affaires de corruption internationale, Airbus avait accepté en 2020 de signer un accord avec la justice, au terme duquel le groupe a versé une amende record de plus de 2 milliards d’euros au Trésor public français en échange de l’abandon des poursuites. Le dossier libyen ne figurant pas dans le champ de l’accord conclu avec le parquet national financier (PNF), Airbus se retrouve aujourd’hui sous la menace d’une possible mise en cause formelle dans l’affaire Sarkozy-Kadhafi.

Fabrice Arfi et Karl Laske

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