Frédéric Grah Mel: «En 1960, F. Houphouët-Boigny est allé à l’indépendance à contre-coeur»

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Depuis une semaine, les pays d’Afrique de l’Ouest qui étaient alliés au sein du «  Conseil de l’entente » ont célébré le soixantenaire de leur indépendance : Bénin, Niger, Burkina Faso, puis Côte d’Ivoire. Ce « conseil de l’entente » était dirigé par un homme qui a marqué le destin de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët Boigny.

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Rfi : Frédéric Grah Mel, qui est Félix Houphouët-Boigny en 1960 ? Est-ce que c’est un militant, un leader anticolonialiste, un ministre bien implanté dans l’appareil d’État français, un ancien communiste, un chef baoulé… Comment vous le présenteriez à l’époque ?

Frédéric Grah Mel: Il est tout cela à la fois. Chef baoulé oui. Quand les cantons ont été créés en Côte d’Ivoire, en 1934, la famille d’Houphouët a été désignée comme chef de canton. Et Houphouët a dû, à partir de juillet 1939, abandonner la fonction publique – il était médecin africain – et aller s’installer à Yamoussoukro comme chef de canton. Pour moi, cela a été la maternelle du pouvoir à ce moment-là. Il a appris à gérer les hommes, à régler les problèmes et à travailler avec l’administration française.

Ensuite, au palais Bourbon, il est apparenté au groupe parlementaire communiste. Avec les communistes, il apprend les luttes. Quand ils sont arrivés au Palais Bourbon, ils étaient, je crois, neuf députés de toute l’Afrique et Houphouët a proposé aux neufs députés africains de s’entendre pour se répartir dans les différents groupes parlementaires, pour pouvoir faire porter par les trois grandes familles politiques qui régnaient sur la France (NB : communistes, socialistes, radicaux), les problèmes africains. Houphouët, quand il va estimer que le compagnonnage des communistes nuisait au développement du territoire, s’est désapparenté. Et à partir de là, progressivement, il se rapproche de l’administration et en 1956 – le 2 février – il entre au gouvernement, appelé par Guy Mollet (SFIO, socialiste).

On dit souvent qu’Houphouët se satisfaisait davantage de la situation créée par la loi cadre de la communauté francophone africaine, que de l’indépendance complète. C’est vrai ou faux ?

Disons qu’il n’était pas pour l’indépendance immédiate. Dans ses vues, il n’y avait aucune urgence à aller à l’indépendance tout de suite. Il estimait qu’en 1960 c’était trop tôt. Houphouët considérait qu’on allait être indépendant un jour. Mais pour lui, il fallait tout faire pour que cela se passe le plus longtemps possible, après.

Houphouët devient Premier ministre en Côte d’Ivoire, tout en étant ministre d’État dans le gouvernement français et il se lance dans tout ce qui va aboutir à l’indépendance. Mais il se lance dans une action qui est une action de consolidation de la relation entre la France et la Côte d’Ivoire. Donc il est allé à l’indépendance à contre-cœur, mais je crois qu’il a tout fait quand même pour que la relation entre la France et la Côte d’Ivoire soit une relation extrêmement chaleureuse, une relation de coopération, au-delà même de ce que prévoyait le cadre de la communauté franco-africaine. Après avoir été au gouvernement français pendant six ans, il apparaissait ici, en 1959 et 1960, comme l’homme politique ivoirien le plus français. C’était comme si un Français était chef d’État en Côte d’Ivoire.

Comment expliquer le fait que, lui-même, plus que tous ses pairs africains de l’époque, soit resté aussi proche de la France ?

Effectivement, il a été accusé d’être l’homme de la France. C’est une façon de voir. Est-ce que les pays africains étaient prêts au moment de l’indépendance ? Combien de cadres avions-nous ? C’est progressivement seulement que tous ces liens vont être rompus, chaque fois que, sur ces différents points, la relève est assurée. Houphouët était pragmatique. Il fallait d’abord maintenir la coopération avec la France et puis, progressivement, remplacer quand la relève est prête. D’autres voyaient la chose différemment.

Aujourd’hui encore, tout le monde dans le paysage politique ivoirien se réclame d’Houphouët-Boigny, même ses adversaires déclarés de l’époque. Le FPI (le parti de Laurent Gbagbo) ne lui tape plus dessus comme il a pu le faire à une époque. Et parfois même l’invoque dans les discours… Comment vous expliquez cela ? Quel est l’héritage qu’il a laissé et dont se saisissent les partis politiques aujourd’hui ?

D’abord, tout le monde a raison de se dire hériter d’Houphouët. Nous sommes tous, en Côte d’Ivoire, passés dans le parti unique et quand Houphouët parle d’héritage, d’ailleurs, c’est en termes de bénéfice de son action qu’il parle de cela. Il disait que si on veut essayer de comprendre ceux qui parlent d’houphouëtisme, c’est peut-être l’appréciation qu’ils ont de sa politique qui les amenait à cela.

Il disait des choses dans lesquelles on peut puiser matière à réfléchir aujourd’hui. C’est peut-être cela que les gens appelaient l’houphouëtisme. Mais lui-même n’avait jamais parlé d’houphouëtisme. Il considérait que lui, il s’était contenté d’ouvrir le chemin. Les Baoulés ont un mot qui est devenu un nom maintenant – un nom de de personne. « Machibo » : celui qui ouvre, le « fendeur de brousse », celui qui avait ouvert le chemin. Mais ce sont les enfants qui viennent maintenant, qui doivent élargir le chemin et aller plus loin.

Par :Pierre Pinto

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