Pourquoi la mondialisation devient un problème après avoir été la solution

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Définissant à l’origine en électronique le fait de séparer deux circuits électriques jusqu’ici connectés, le terme de « découplage » a pris des sens géopolitique et économique. Il a désigné, au gré des sautes d’humeur de l’Alliance atlantique, la possibilité d’une absence de réaction des Etats-Unis à une attaque russe sur l’Europe – par exemple pendant les présidences Nixon ou Trump –, une crainte qui n’est plus d’actualité à l’heure de la guerre en Ukraine. Il renvoie aussi, dans les rapports du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), à l’espoir d’une séparation entre croissance économique et croissance des émissions de CO2. Mais, aujourd’hui, le mot decoupling en anglais, et tuo gou en chinois, désigne la tendance à réduire voire supprimer les liens d’interdépendance économique qui unissent les Etats-Unis, et plus largement l’Occident, à la Chine : « Un scénario dans lequel les Etats-Unis et la Chine choisiraient des technologies et des normes commerciales divergentes, et s’appuieraient sur des chaînes d’approvisionnement indépendantes », explique Jeremy Ghez, professeur d’économie et d’affaires internationales à HEC, qui a coordonné sur le sujet une étude conjointe de HEC, de l’American Chamber of Commerce et du cabinet d’avocats DLA Piper (« Economic Decoupling. Our New Reality ? », décembre 2021).

Depuis que l’empire du Milieu est passé du statut d’atelier du monde et de gigantesque marché à celui de rival géostratégique, depuis aussi que la crise du Covid-19 a dessillé les yeux de l’opinion et des dirigeants occidentaux sur notre dépendance aux masques et médicaments made in China, le découplage est devenu une option stratégique, non seulement pour les gouvernements, mais aussi, bon gré mal gré, pour les entreprises.

A tout seigneur tout honneur, il faut bien reconnaître que l’ex-président américain Donald Trump est le premier à avoir réagi au « China shock », à savoir la perte de dizaines de milliers d’emplois industriels et de larges parts de marché pour les entreprises occidentales face à la concurrence chinoise (« The China Shock. Learning from Labor Market Adjustment to Large Changes in Trade », David Autor, David Dorn et Gordon Hanson, National Bureau of Economic Research, Working Paper n° 21906, 2016).

D’où l’escalade, à partir du printemps 2018, des tarifs douaniers appliqués aux importations chinoises, mais aussi l’interdiction de vente de composants technologiques à des entreprises chinoises (comme ZTE, en avril 2018), leur exclusion des marchés nationaux « stratégiques » comme les télécommunications (Huawei, décret présidentiel du 15 mai 2019), et même de la cotation new-yorkaise, faute de transparence sur les comptes ou à cause de la présence à leur tête de membres du Parti communiste (« Holding Foreign Companies Accountable Act », décembre 2020). La présidence Biden a maintenu ces mesures, y ajoutant une dimension idéologique d’hostilité ouverte à un régime « non démocratique ».

Les grandes entreprises chinoises ont reçu l’ordre, et le financement correspondant, de recourir le plus possible à des fournisseurs domestiques

L’Union européenne (UE) a emboîté le pas de Washington, mais de façon moins tranchée, avec la politique dite « d’autonomie stratégique ouverte » (février 2021). L’UE avait déjà durci, en février 2019, ses procédures de contrôle des investissements étrangers dans les actifs stratégiques (technologies, ports) et des exportations de technologies « sensibles ». La suspension, en décembre 2021, de l’accord de libéralisation des investissements signé entre Bruxelles et Pékin un an plus tôt est aussi un signe de ce changement de paradigme.

La Chine, de son côté, s’inquiète. Certes, le 18 janvier, le président Xi Jinping déclarait par la voix de l’agence officielle Xinhua que « les pays du monde doivent poursuivre le véritable multilatéralisme. Nous devons (…) rechercher l’intégration et non le découplage ». Mais, à l’intérieur du pays, de nombreux analystes et commentaires ne sont pas censurés lorsqu’ils prônent… le découplage. Isabelle Feng, juriste au Centre Perelman de philosophie du droit à l’Université libre de Bruxelles, cite par exemple un article de Yu Yongding, directeur de l’Institut d’économie et de politique mondiale à l’Académie chinoise des sciences sociales, paru le 10 février sur le site du thinktank www.aisixiang.com. Il y réaffirme certes l’hostilité officielle de Pékin à l’idée de découplage, mais remarque que les milieux d’affaires américains y sont également hostiles, et en conclut que la Chine doit par conséquent contrer cette stratégie américaine, d’une part, en réduisant la dépendance des industries chinoises aux importations américaines, d’autre part, en accroissant la dépendance des entreprises américaines aux exportations chinoises par une stratégie de « verrouillage » (bodylocking).

C’est le principe de la « circulation duale » promue depuis 2020 à Pékin. Ce « nouvel équilibre entre sécurité et ouverture », explique François Chimits, économiste au Mercator Institute for China Studies (Merics, Berlin) et au Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii, Paris), consiste à donner la priorité au marché domestique, dont « l’immensité doit contrecarrer les éventuelles tactiques de découplage » américaines, comme l’explique un article du Quotidien du peuple du 9 avril 2021. Parallèlement, les grandes entreprises chinoises ont reçu l’ordre, et le financement correspondant, de recourir le plus possible à des fournisseurs domestiques. Une loi sur le contrôle des exportations, passée en 2020, se veut une réponse du berger à la bergère trumpiste.

Mais, comme le remarque François Chimits, la plupart des objectifs intermédiaires du plan China 2025 lancé en 2015 – censé augmenter la part des technologies made in China dans les secteurs d’avenir à 40 % en 2020, puis 70 % en 2025 – n’ont pas été atteints, en particulier dans les semi-conducteurs, la robotique et l’aérien. Bref, la Chine reste encore très dépendante des technologies de pointe occidentales et des investisseurs occidentaux qui financent l’expansion internationale de ses entreprises. Se lancer dans une stratégie de découplage est risqué, malgré les slogans à la gloire de l’innovation technologique made in China, complaisamment repris par les admirateurs occidentaux du « miracle chinois ».

Il est vrai que ces réorientations stratégiques peuvent paraître des gesticulations politiques, car elles ne trouvent pas encore de traduction dans la réalité macroéconomique : les exportations chinoises aux Etats-Unis se sont accrues de 43 % entre les premiers semestres 2020 et 2021, certes en grande partie du fait de la reprise post-Covid, mais aussi de 27 % par rapport au premier semestre 2019, soit avant la pandémie et en pleine guerre douanière ! Les exportations américaines en Chine ont également augmenté de 50 % entre 2019 et 2021… Les investissements directs chinois (y compris de Hongkong) à l’étranger ont atteint 235 milliards de dollars (222,7 milliards d’euros) en 2020 ; ils ont augmenté de 17 % en Europe en 2021 – mais ont baissé de 39 % aux Etats-Unis. Et les investissements étrangers en Chine ont augmenté de 28,7 % entre les premiers semestres 2020 et 2021 – après avoir baissé de 45 % en 2020 par rapport à 2019, là encore en raison de la pandémie.

Mais, en économie, les idées et les concepts, loin de former une intangible théorie scientifique issue de la modélisation des faits, précèdent généralement les évolutions de la réalité. Comme disait Keynes, une politique économique est bien souvent la mise en œuvre des idées d’un économiste déjà mort…

C’est donc en fait la vision que les acteurs économiques ont de la mondialisation qui est en train de changer. Et à cet égard, si la pandémie a servi de révélateur, la guerre en Ukraine l’a confirmé : la mondialisation est passée du registre de la solution à celui du problème. « A l’inverse du discours traditionnel sur les gains mutuels et les rapprochements politiques qu’ils favoriseraient, les liens commerciaux et financiers sont aujourd’hui analysés comme des sources de vulnérabilité [pouvant] donner prise à des stratégies inamicales », explique Sébastien Jean, titulaire de la chaire d’économie industrielle du Conservatoire national des arts et métiers (CNAM).

C’est donc un ensemble de catégories mentales et de principes fondamentaux que dirigeants politiques et économiques sont en train d’abandonner, au grand dam de bien des économistes restés quant à eux convaincus des bienfaits pacificateurs du « doux commerce », dont voici un bref passage en revue.

La mondialisation diminuerait les coûts de main-d’œuvre et donc de production

En fait, la multiplication des sous-traitants et des localisations tout au long de la chaîne de production fragilise l’ensemble : si l’un des maillons, pour cause de catastrophe naturelle, d’accident industriel, de conflit social, de guerre, de sanction, d’embargo… vient à manquer, c’est toute la chaîne qui s’effondre. Juste avant la pandémie, 70 % du commerce international était réalisé, selon l’OCDE, au travers de chaînes de valeur mondialisées. L’étude « Economic Decoupling » suggère aux entreprises multinationales, face à la multiplication des risques, de « doubler » les chaînes d’approvisionnement, voire de les relocaliser dans les pays développés, plus stables. Une tendance déjà à l’œuvre depuis la crise de 2008 puisque, selon la Banque centrale européenne, alors que le volume des importations augmentait à un rythme deux fois supérieur à celui de la croissance mondiale avant cette crise, ce ratio est tombé à 1 pour 1 depuis 2011. El-Mouhoub Mouhoud, professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine, observe que « les coûts d’approvisionnement et les coûts salariaux unitaires dans les pays émergents sont partis à la hausse dès le milieu des années 2000. S’y sont ajoutés la hausse des coûts du transport et les problèmes de délais de livraison et de qualité ou de sécurité des produits délocalisés. Les ruptures d’approvisionnement liées au choc du Covid-19 n’ont fait que révéler au grand jour ces risques ». Pour M. Mouhoud, l’augmentation durable des prix des carburants et la probabilité d’une taxation croissante du carbone vont pousser les entreprises à raccourcir encore plus les chaînes de valeur et à favoriser les productions à proximité du consommateur. Bienvenue au circuit court !

La mondialisation ouvrirait les frontières et harmoniserait normes juridiques et politiques

En fait, la corrélation entre ouverture commerciale, libéralisme économique et libéralisme politique est totalement infirmée par le cas chinois : si l’entrée de Pékin à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), en 2001, a bien bouleversé le commerce mondial, la dictature communiste s’en est trouvée renforcée, et s’est même lancée dans l’expansion de ses propres normes techniques, juridiques et idéologiques dans les pays partenaires de ses « routes de la soie ». Le droit et les standards techniques, loin d’être des facteurs d’harmonisation, sont devenus des armes de la rivalité entre puissances.

Le département de la justice américain, on le sait, inflige de lourdes amendes aux entreprises étrangères qui ne respectent pas les embargos et sanctions décrétés par Washington contre ses ennemis, ou qui enfreignent ses lois anticorruption. Mais la loi de sécurité nationale passée par Pékin le 30 juin 2020 interdit, dans son article 38, toute expression de défense de la démocratie à Hongkong non seulement aux ressortissants chinois, en Chine et à l’étranger, mais aussi aux étrangers, qu’il s’agisse de personnes physiques ou morales, en Chine comme hors de Chine, sous peine de poursuites judiciaires. « L’extraterritorialité des lois serait-elle devenue la nouvelle norme ? », s’inquiètent les auteurs du rapport « Economic Decoupling ». L’incertitude juridique croissante sur les affaires internationales oblige là encore les multinationales à cloisonner leurs opérations pour se plier à la conformité de juridictions différentes.

Le meilleur moyen de « garder le contrôle » pour un Etat est de fragmenter l’espace mondial en multipliant les barrières réglementaires et les normes techniques afin, d’une part, d’empêcher la concurrence de se déployer, d’autre part, de promouvoir l’usage de ses propres normes sur la scène internationale. Ce n’est pas un hasard, observe Isabelle Feng, si « sur les quinze agences onusiennes, quatre sont dirigées par des ressortissants chinois : Qu Dongyu à la tête de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) depuis 2019 ; Li Yong à l’Organisation des Nations unies pour le développement industriel (Onudi) depuis 2015 ; Zhao Houlin à l’Union internationale des télécommunications (UIT) depuis 2014 ; et Liu Fang à l’Organisation internationale de l’aviation civile (OACI) depuis 2013 » (« Le multilatéralisme version Pékin »Politique internationale n° 172, 2021). Au sein de ces instances comme au sein de l’ISO (International Organization for Standardization, où sont discutés les standards techniques mondiaux), Chinois et Américains s’affrontent et cherchent des alliés pour étendre le domaine de leurs normes respectives. Au point, redoute Jeremy Ghez, de « créer des espaces techniques distincts dans lesquels les entreprises devront opérer différemment, créant ainsi des entités distinctes consacrées à chacun d’entre eux ».

La mondialisation, facilitée par le numérique, réduirait les « coûts de transaction »

Traitement massif des données, robotisation, algorithmes et e-commerce automatisent et accélèrent les étapes qui vont de la conception d’un produit à la livraison au client final, en passant par le marketing, la production, le transport mais aussi les contrats, les commandes, les paiements, qui circulent à la vitesse de l’électron et suppriment de nombreux et coûteux intermédiaires.

L’espace numérique, longtemps jugé capable d’effacer les frontières, est en réalité tout à fait contrôlable par les Etats et par les entreprises

Mais le déploiement dans l’espace numérique de la criminalité, puis des rivalités géostratégiques, a fait d’Internet le réseau de toutes les vulnérabilités. Entreprises et Etats doivent dépenser des milliards de dollars pour construire des parades techniques, des législations et des systèmes d’assurance. « La technologie, qui avait pu apparaître comme une force de coopération et de convergence entre les grandes puissances, les poussant à se relier par un socle commun d’outils et des standards, nourrit aujourd’hui de nouvelles ambitions politiques d’indépendance et d’autonomie », observe Jeremy Ghez.

Au-delà de leurs effets techniques, les opérations de cyberguerre permettent aussi de saper le moral, la psychologie ou les comportements des citoyens de l’Etat rival. Dans le contexte de lutte pour le soft power, l’Internet mondial, en réalité largement dominé au départ par des entreprises, des contenus et des cadres de pensée américains, s’est fragmenté en Internets régionaux. La Chine a édifié son « Great Firewall », qui interdit aux citoyens chinois d’accéder à un autre Internet que celui contrôlé par le PCC, excluant du marché chinois les applications et services d’Amazon, de Facebook, de Twitter ou d’Uber, au profit de celles d’entreprises chinoises comme Alibaba, WeChat, Tencent ou Didi, prétendument privées mais en réalité contrôlées par le pouvoir. La loi chinoise sur le renseignement national (2017) contraint chaque citoyen ou entité chinois à participer à la collecte de renseignements pour le compte du gouvernement. De l’autre côté, l’interdiction par le président Trump d’utiliser WeChat sur le sol américain (6 août 2020) n’a été contrée qu’in extremis par un juge californien au nom de la « liberté d’expression » (20 septembre 2020).

La récente interdiction en Russie des activités de Twitter et de Facebook, accusés de relayer les « mensonges » sur la guerre en Ukraine, confirme que l’espace numérique, longtemps jugé capable d’effacer les frontières, est en réalité tout à fait contrôlable non seulement par les Etats, mais aussi par les entreprises qui établissent des monopoles, mondiaux ou régionaux, ou des positions dominantes sur certains de ses segments ou fonctionnalités, comme la publicité (Google), l’e-commerce (Amazon) ou la mobilité (Uber). Internet est devenu, selon les spécialistes de la technologie Jeff John Roberts et Keith Wright, « splinternet », un réseau coupé en rondelles au gré des rapports de force entre entreprises et entre Etats.

Enfin, contrairement à ce que pensent les hérauts du high-tech, le développement de l’intelligence artificielle, de la blockchain, des imprimantes 3D, de l’Internet des objets, bien loin d’accroître les secteurs de la mondialisation, facilite au contraire la relocalisation des chaînes de valeur. En effet, les activités de production et de service qui peuvent être réalisées par des robots et des algorithmes sont facilement localisables dans les pays où se situent leurs marchés, puisqu’il n’est plus nécessaire d’arbitrer entre les différences de coûts de main-d’œuvre…

On peut certes se réjouir de voir les pays développés récupérer ainsi des segments de valeur disparus lors de la phase de mondialisation triomphante. Mais les emplois créés seront moins nombreux et plus qualifiés que ceux perdus antérieurement. Il faudra d’immenses efforts de formation pour bénéficier de la nouvelle distribution des cartes de la mondialisation.

Antoine Reverchon


Normes et mondialisation : vers une recomposition de la matrice normative internationale au profit des nouvelles puissances ?

Après 30 années d’hégémonie américaine, le monde s’est très majoritairement rassemblé autour de la matrice de développement économique occidentale, avec toutes les normes et dépendances que cela implique. Cependant, de plus en plus de pays se montrent désormais critiques d’un ordre international qui ne répond souvent pas à leurs aspirations, et cherchent donc à proposer des systèmes alternatifs.

La fin de la Guerre froide a vu beaucoup plus que la victoire du système économique et de gouvernance occidental, elle a été accompagnée d’un processus de mondialisation d’une particulière intensité. Ce dernier s’est inscrit dans trois grands courants, l’importation et l’adaptation locale de l’économie de marché dans les anciens pays communistes, une hégémonie américaine incontestée dans tous les vecteurs de puissance, et la domination de l’Occident sur les normes et les nouvelles technologies. Les États occidentaux ont pu, pendant 30 ans, bénéficier d’une domination normative internationale presque totale, dans les domaines de la gouvernance et du législatif, des flux commerciaux et financiers, des technologies et de l’éducation supérieure. Cependant, l’émergence rapide de nombreux pays sur les scènes diplomatiques, économiques et militaires, s’accompagne d’une remise en cause de la matrice normative occidentale et plus largement, de la domination américaine dans l’ordre international.

La montée en puissance économique des nouveaux pays industrialisés : un prélude aux remises en cause des systèmes internationaux 

Il est possible de voir depuis un certain nombre d’années une remise en cause de l’ordre global actuel par les pays qui se sont industrialisés après la création des institutions internationales à l’issue du dernier conflit mondial. Ces États (la Chine, la Turquie, la Corée du Sud, le Brésil, l’Inde, Israël, le Mexique et la Russie), s’ils ont pris part avec plus ou moins d’entrain à la vie de cité que les institutions permettaient, possèdent désormais les atouts nécessaires pour prétendre au statut de puissance, du moins régionale, et souhaitent par conséquent bénéficier de ce que les organisations internationales permettent d’acquérir : une audience, une légitimité, un poids diplomatique et un droit de veto allant de pair avec leurs influences nouvellement acquises. Les États occidentaux, qui accueillent la majorité des institutions internationales, ont utilisé celles-ci comme de réels vecteurs de propagation d’un ordre mondial libéral basé sur le droit et le capitalisme. Toutefois, ils se trouvent maintenant en crise de légitimité et de confiance, voire risquent même, pour les État européens, de se retrouver à la périphérie des échanges.

Si des signaux forts étaient déjà bien présents, la pandémie de COVID-19 pourrait rester dans les livres d’histoire comme le marqueur temporel de la fin de la toute-puissance occidentale de ces 30 dernières années. Cela se constate particulièrement au niveau économique, où le poids de l’Occident, que l’on peut tenter de résumer aux pays membres de l’OCDE, est passé de plus de 70% du PIB mondial en 2000 à un peu moins de 50% en 2020. La Chine, à elle seule, est entre-temps passée de 4% à 18% de la création de richesses mondiales. Représentants moins d’un septième de la population mondiale, les États développés se voient victimes d’un inévitable mouvement de balancier démographique, amplifié par le fait que le fossé de développement qui existait entre eux et les pays du Sud, bien qu’encore béant, se comble de plus en plus vite. Les États occidentaux ont construit un monde où les flux et les règles internationales allaient en leur faveur, ordre international dont le dernier changement majeur fut l’adhésion de la République Populaire de Chine à l’OMC il y a 20 ans. La très grande majorité des nations ont désormais intégré la matrice normative occidentale, celle-ci s’imposant, ou se voulant, comme la seule permettant une prospérité économique. Cependant, les pays émergents et ceux nouvellement émergés grâce à leurs intégrations, se veulent maintenant porteurs de réformes des institutions et des normes internationales en leur faveur. Cette remise en cause s’accompagne paradoxalement de tentatives de plus en plus prononcées des Nouveaux Pays Industrialisés (NPI) pour accéder à des rôles plus importants dans les institutions internationales existantes. En effet, on remarque une réelle volonté, voire des pressions, de la part d’états en ce sens, alors que les dominations économiques et technologiques des nations occidentales, relativement déclinantes, ne suffisent plus aux regards de nombreux gouvernements à justifier les avantages de l’Occident vis-à-vis de la matrice normative induite par la mondialisation. L’affaiblissement, relatif à nouveau, des positions occidentales se voit également dans le retour aux politiques expansionnistes, avec les prétentions territoriales de la Russie, de la Chine, de la Turquie et de l’Azerbaïdjan, pour ne citer que ces États.

Vers la création d’une économie de marché et de systèmes internationaux parallèles

Suite à l’échec du bloc communiste de s’inscrire dans le temps, la communauté internationale s’est organisée pleinement autour du modèle de société occidental. Qui s’est par ailleurs parfois imposé : la Russie est un excellent cas d’études, n’étant que très peu intégrée au système économique du reste du monde avant 1991, elle a dû accepter de facto les conditions d’un système économique dominé par les États-Unis après la chute de l’URSS. Ce mouvement de bascule vers le système occidental a été accéléré et encouragé par les pays occidentaux et les institutions internationales, avec en creux l’idée que le développement économique apporterait la démocratie et une vision libérale du droit. Le FMI par exemple, conditionne ses aides financières à une acceptation des normes de gouvernance et d’économie de marché occidentale. Depuis la fin de la Guerre froide, on a donc vu un règne sans partage de la matrice civilisationnelle occidentale, portée par la mondialisation. Cette matrice se décompose en une myriade de dominations dans tous les composants de l’ordre international : substitution du Dollar à l’or comme référence mondiale et comme devise de réserve, règne du pétrodollars, cour pénale internationale se conformant aux valeurs occidentales sans pour autant être reconnue par les grandes puissances, internationalisation des normes financières et des moyens de paiement, maîtrise presque totale des États-Unis sur la révolution digitale… Tout cela a donc permis aux pays occidentaux de créer une matrice devenue commune de développement économique, de résolution des conflits, de canaux de communication et de flux commerciaux. Le point important étant que les clefs de cette matrice n’étaient pas partagées et ont donc été utilisées comme moyens de pression. Tout pays ne répondant pas à des impératifs économiques, sociaux ou libéraux en étaient exclus, devenant donc un paria avec qui il est complexe, voire condamnable, de commercer. Le fait de détenir les clefs de cette matrice internationale a bien été compris, surtout par les États-Unis, pays au centre des flux. Cela leur a permis de décréter des lois extraterritoriales, notamment sur le dollar, des embargos unilatéraux, des guerres ne respectant pas le droit international. On voit également que les grandes multinationales occidentales se sont implantées au cœur des anciennes économies communistes et qu’elles y jouent un rôle majeur en termes de création de richesses et d’emplois, uniformisant les normes et les goûts autour d’un idéal occidental.

Ces attributs, et abus, d’un pouvoir que l’on qualifiera ici de matriciel, car ayant attrait à tous les aspects du développement d’un pays, ont créé un ressentiment très fort auprès des autres puissances, Chine et Russie en tête, mais également auprès d’un grand nombre d’autres pays. On peut donc voir une propension de ceux-ci à créer des systèmes parallèles, comme la conférence de Shangaï, le G77, Cips (l’équivalent chinois de Swift) et les derniers en date, le Petroyuan et le Yuan numérique. Les pays ne voulant plus supporter le poids de l’abus de position dominante américain cherchent donc des alternatives aux biens et services « designed in USA ». Dans ce contexte, Il est intéressant de relever que la Chine est la puissance qui se substitue le plus souvent aux États-Unis comme point de gravité et garant de ces nouveaux systèmes et normes. Or, plus il y aura des pays rejoignant ces services alternatifs, plus le coût de transition diminuera. Il est donc légitime de penser qu’à chaque nouveau pays sous le feu de sanctions occidentales, les coûts marginaux de celles-ci iront décroissants. Les sanctions sont des répliques violentes contre les économies concernées, mais c’est une réponse à un coup : une fois mises en place, des alternatives locales sont développées. Un autre exemple, celui des lois américaines encadrant le commerce des armes, est frappant. Les plus importantes sont les lois ITAR et CAASTA, encadrant respectivement la vente de matériel militaire américain par des tiers et les sanctions de rétorsion pour les pays achetant de l’armement russe. Or, ces réglementations dans le domaine militaire montrent bien que les pressions liées à une possible coupure au système international ont une limite temporelle. À long terme, ces réglementations sur les ventes d’armes ont fait et continueront de faire émerger des volontés d’indépendance nationale à ce sujet. C’est notamment le cas de la Turquie, pays de l’OTAN, qui développe rapidement son industrie de l’armement après être tombée sous le coup de sanctions CAATSA suite à son achat de missiles sol-air S400 russe. Il en est de même concernant les autres secteurs où les États-Unis utilisent leurs positions de dominations normatives pour tenter de conserver leur avance. C’est notamment le cas pour Huawei et son inscription sur la liste noire américaine. Si cela a bien freiné la croissance de l’entreprise en la privant des technologies et logiciels américains, les GAFAM y verront à terme un compétiteur renforcé car maîtrisant l’intégralité des composants des produits de hautes technologies. On peut également constater que la Chine, rattrapant donc son retard technologique, cherche à mettre en place un corpus de normes dont elle serait au centre. Pékin dirige par exemple le comité technique ISO Terres rares, que la Chine a créé au sein de l’organisation mondiale pour la mise en place de standards communs.

Comme évoqué plus haut, les sanctions occidentales, et particulièrement américaines, si elles frappent durement à court terme, poussent à la création de nouveaux systèmes, de biens et de services qui ont pour buts directs d’être des compétiteurs de leurs équivalents occidentaux. On risque donc de voir dans les décennies à venir la fin, au moins partielle, de la mondialisation occidentale, de la dépendance à l’interopérabilité financière, de l’interconnexion des économies et des systèmes de gouvernance dans le but direct de certains pays de se découpler de la sphère occidentale. Or, l’interdépendance permet la paix, limitant souvent la compétition à la sphère économique, le coût d’une guerre étant trop élevé. C’est notamment dans cette optique-là que la CECA a été créée après la Seconde Guerre mondiale en Europe. L’utilisation de positions de prédominance dans les domaines économiques, financiers, militaires et de la gouvernance,  par l’Occident, poussant à la création de systèmes parallèles, peut donc avoir pour conséquence à terme de rendre le coût d’un conflit de moins en moins élevé ainsi qu’un contrôle occidental, déjà relatif, de plus en plus faible sur les composantes de l’ordre international. Au-delà des sanctions, on peut également remarquer que le système de gouvernance démocratique ne semble pas avoir réussi à convaincre, à l’inverse de son système économique qui a permis le développement de nombreux pays, sans que ceux-ci partagent pour autant la vision du monde et les droits de l’Homme de l’Occident. Les démocraties ont un nombre limité de cartes en mains, un manque de concertation sur la manière de les utiliser pourrait non seulement permettre, mais également accélérer, l’émergence de systèmes normatifs et de modèles de sociétés parallèles avec lesquels une compétition finira tôt ou tard par se créer.

Martin Everard


Général Eric Bucquet : “Le champ économique mondial est un espace de conflictualité particulier qui ne connaît pas de répit“

Le Portail de l’Intelligence Économique a eu l’occasion d’échanger avec le Général Eric Bucquet, directeur de la Direction du Renseignement et de la Sécurité de la Défense, avec lequel nous avons pu aborder les activités de son service, du rôle de l’intelligence économique appliqué à la DRSD et de sujets transverses. Nous le remercions pour cet échange.

Cette interview s’inscrit dans une série d’entretiens réalisés par le Portail de l’Intelligence Économique en préparation du 15e Gala de l’intelligence économique, organisé à l’occasion des 25 ans de l’EGE et des 10 ans du Portail de l’IE, sur le thème « Servir la France ».

 

Portail de l’IE : La devise de la DRSD est « Renseigner pour protéger ». En quoi matérialise-t-elle l’activité quotidienne de votre service ?

Général Bucquet : Cette devise, simple et explicite, illustre la mission et les métiers de la DRSD plus qu’elle ne matérialise son activité quotidienne. Elle positionne parfaitement ma direction : un service de renseignement dont le but est de prévenir, détecter, caractériser et si nécessaire entraver toute ingérence sur le périmètre de la défense. Une ingérence est un acte hostile portant atteinte aux intérêts fondamentaux de la Nation autrement que par la confrontation militaire directe. Le périmètre de la défense recouvre les forces, en métropole comme en opérations, ainsi que les entreprises de la base industrielle et technologique de la défense, la BITD. Notre production de renseignement, cœur de notre métier, est conduite en catégorisant les vulnérabilités et menaces selon une grille spécifique matérialisée par l’acronyme TESSCo : terrorisme, espionnage, sabotage, subversion, crime organisé. Elle a donc pour but, en suivant cette grille, de protéger les forces et les entreprises de défense.

En trois mots, la mission de la DRSD, c’est donc la contre-ingérence défense. Notre devise « Renseigner pour protéger » permet en trois autres mots de définir cette mission. Pour tous les agents, elle donne en permanence le cap.

 

Portail de l’IE : Service du 1er cercle en constante augmentation d’effectifs et de moyens, pensez-vous qu’il y a une prise de conscience de la part des autorités de l’importance des activités de la DRSD ? Est-ce que la construction d’un nouveau siège à Malakoff matérialise cela ?

Général Bucquet : Ignorer la nécessité impérative de la contre-ingérence dans le monde actuel serait de l’inconscience ! Les autorités ont pleinement conscience du caractère stratégique de la protection de la défense et de son industrie, comme en atteste l’important effort budgétaire consenti au cours de cette LPM pour permettre à la DRSD de conduire sa transformation qui, comme vous le soulignez, se matérialise aussi par la construction d’un bâtiment qui offrira toutes les facilités pour être encore plus efficace.

Quant à l’augmentation de ses effectifs, elle a débuté en 2013, après une décennie de forte baisse. La prise en compte du rôle de la DRSD est donc une réalité patente depuis presque 10 ans déjà. Les dernières années sont venues prolonger et conforter ce message avec une loi de programmation militaire qui a accordé à la DRSD non seulement des effectifs mais aussi des ressources à un niveau permettant de passer à une autre dimension. Le soutien dont a bénéficié la DRSD de la part de la ministre des Armées et de son cabinet a été constant et déterminant.

 

Portail de l’IE : Avant votre arrivée, vous occupiez le poste de directeur des opérations au sein de la DGSE, est-ce que votre ancienne expérience dans un service plus « offensif » a été bénéfique pour le service purement « défensif » qu’est la DRSD ?

Général Bucquet : Sans renier le volet protection physique et cyber qui est un domaine d’excellence du Service, il ne faut pas oublier que savoir comment on attaque constitue la meilleure approche pour construire une bonne défense. L’expérience acquise précédemment m’est donc très utile quotidiennement pour protéger nos forces et nos entreprises et entraver toutes les ingérences.

 

Portail de l’IE : Quel bilan pouvez-vous faire de la trajectoire prise par le service depuis votre prise de fonction le 1er septembre 2018 ?

Général Bucquet : C’est une trajectoire de croissance soutenue et maintenue dans la durée. La transformation actuelle est très profonde. On pourrait même parler de révolution, car au-delà de l’évolution des profils avec le recrutement d’hyper-spécialistes, de l’établissement de nouvelles procédures, de la rénovation des formations, de la définition de parcours de carrière, de la modernisation des outils, de la réalisation du premier outil souverain de contre-ingérence permettant la gestion en masse de données hétérogènes, de la construction de nouvelles infrastructures, c’est à un véritable changement de culture auquel on assiste. L’intelligence artificielle et le machine learning vont modifier l’exercice du métier des agents de la DRSD et nous nous y préparons.

Je suis extrêmement fier du chemin parcouru par le Service grâce à ses agents qui ont su susciter et mettre en œuvre ce processus de transformation complexe dans de nombreux domaines comme le renseignement, l’organisation ou l’innovation technologique.

 

Portail de l’IE : Quelle place tient la contre-ingérence économique dans l’activité de votre service ? Comment accompagnez-vous les entreprises de la BITD ?

Général Bucquet : La CIE  est l’un des deux domaines de lutte du renseignement de contre-ingérence. Son activité croissante est le signe d’une prise en compte par tous les acteurs de l’impérieuse nécessité de préserver l’autonomie de notre industrie de défense.

La BITD, ce sont environ 4 000 entreprises de toutes tailles. Certaines sont détentrices de secrets de la défense nationale, beaucoup ont une expertise pointue au niveau mondial, d’autres sont impliquées dans notre souveraineté nucléaire… Nous avons des entreprises anciennes, solidement établies et des très jeunes, qui n’ont pas toujours la possibilité d’allouer le même montant de ressources humaines ou financières à la sécurisation de leur savoir-faire. Le champ économique mondial est un espace de conflictualité particulier qui ne connaît pas de répit. La DRSD a donc un rôle à tenir et elle le tient. Nous nous assurons que le secret de la défense nationale est respecté, en étant service enquêteur pour les habilitations pour les entreprises de la BITD, l’autorité décisionnaire restant la DGA. Nous fournissons des avis techniques indispensables en préalable à la détention d’informations et de supports classifiés, pour l’aptitude physique comme pour l’aptitude informatique. Nous accompagnons les entreprises en utilisant tout le spectre des capacités qui sont à notre main.

Tout d’abord nous sensibilisons les acteurs. Cela est un point important : le facteur humain est souvent un maillon qui peut être renforcé pour éviter les ingérences. Cette sensibilisation est indispensable, en particulier – mais pas seulement – pour prévenir le risque cyber. Nous aidons les entreprises en les sensibilisant aux risques liés aux déplacements internationaux, aux risques spécifiques inhérents à leur participation aux salons d’armement, en France comme à l’étranger. Nous les conseillons pour préserver leur savoir-faire. Nous sommes attentifs aux entreprises en croissance qui font des efforts à l’international. De même, nous sommes vigilants vis-à-vis des entreprises en recherche de capitaux et qui peuvent intéresser des investisseurs étrangers. Nous travaillons en lien avec tous les organismes d’État qui participent à la politique de sécurité économique, notamment la DGA et le SISSE, le service de l’information stratégique et de la sécurité économiques rattaché au MEFR (Ministère de l’Economie, des Finances et de la Relance), et aussi le CNRLT (Coordinateur National du Renseignement et de la Lutte contre le Terrorisme), qui coordonne les services de renseignement.

 

Portail de l’IE : Existe-t-il une différence d’accompagnement entre grands groupes et PME/TPE ? Ces dernières ont-elles conscience des menaces qui pèsent sur elles ?

Général Bucquet : La BITD se caractérise par une grande hétérogénéité des acteurs appelant une grande plasticité de la DRSD qui adapte systématiquement son accompagnement.

Les grands groupes disposant de plus de ressources humaines peuvent en consacrer à la sécurité physique, informatique, juridique – je pense aux lois d’extraterritorialité qui sont complexes – ou même à la veille économique. Elles ne sont pas dans la situation des PME et TPE. Ces dernières ont besoin de bien appréhender le secteur de la défense. Un contrat avec détention ou accès à du secret implique une organisation spécifique, définie dans des textes officiels et que nous aidons à prendre en compte. La sensibilisation, là encore, est fondamentale : les personnes qui ont accès au secret de la défense nationale ont une responsabilité importante et doivent en être bien conscientes et être guidées pour avoir les bons comportements. Par ailleurs, la protection du patrimoine scientifique et technique et des savoir-faire est cruciale. Les chefs d’entreprises de PME et TPE ne sont pas naïfs et connaissent l’âpreté de la concurrence internationale mais ne sont pas toujours au fait des moyens de réduire les risques. Ils sont à l’écoute de nos agents.

Nous accompagnons aussi des start-ups innovantes, en particulier dans les domaines des nouvelles technologies et des technologies de rupture. Nous devons penser et préparer en amont la sécurité économique de demain.

 

Portail de l’IE : Existe-t-il selon vous un bon écosystème de financement des TPE/PME au sein de la BITD par des acteurs français ? Le cas de Photonis, dont la vente en décembre 2020 auprès de l’américain Teledyne a fait l’objet d’un veto de la part du ministère des Armées, peut-il ainsi faire jurisprudence ?

Général Bucquet : La question du financement de la BITD est centrale et prise en compte par l’échelon politique qui multiplie les dispositifs. La DRSD est au cœur du système de veille permettant de l’alerter sur les difficultés que pourraient rencontrer nos pépites.

 

La recapitalisation des entreprises, notamment pour soutenir leur croissance, est un enjeu important qui porte en filigrane la question de l’existence de fonds souverains. 

 

Le rôle de la DRSD est de préciser les risques et de mettre en évidence les menaces. Dans le cas de Photonis, la DRSD a informé son autorité de tutelle, la ministre des Armées, à partir des renseignements obtenus. La décision politique montre que le sujet a été l’objet d’une étude approfondie par les services de l’État impliqués. Je ne peux me prononcer toutefois sur une éventuelle jurisprudence dans ce domaine mais il y a désormais, a minima, un précédent très clair.

La recapitalisation des entreprises, notamment pour soutenir leur croissance, est un enjeu important qui porte en filigrane la question de l’existence de fonds souverains. À titre d’exemple, nous avons vu, lors d’un salon d’armement, une entreprise faire l’objet d’un intérêt marqué par des ressortissants d’un pays étranger. Ces personnes visiblement spécialistes du domaine furent intrusives. Quelques mois plus tard nous avons assisté à une entrée au capital d’investisseurs de ce même pays, puis à l’arrivée d’un employé imposé par ces investisseurs et dont le comportement a plus que surpris… Cela a conduit à plusieurs mesures d’entraves pour protéger le savoir-faire de l’entreprise.

Le financement étranger peut donc être un accélérateur d’ingérence. Toutefois les moyens de soutenir l’activité des TPE/PME par des financements ne sont pas dans la main de la DRSD. Le SISSE et la DGA seront plus à même de répondre à cette question fondamentale.

 

Portail de l’IE : La défense et la promotion de l’économie française figurent en troisième place de la stratégie nationale du renseignement, derrière la menace terroriste et l’anticipation des crises et des risques de ruptures majeures, pensez-vous que ce domaine est pris avec la bonne considération par les autorités et nos services de renseignement ?

Général Bucquet : La protection de nos intérêts économiques est depuis longtemps une préoccupation de l’État, et le simple fait qu’elle figure dans la stratégie nationale du renseignement en est l’affirmation. La DRSD, aux côtés des autres services de renseignement, participe activement à prévenir la fuite de nos savoir-faire en renseignant et en entravant les acteurs ingérents.

Il ne faut ni se focaliser sur la hiérarchisation des sujets prioritaires, ni opposer la lutte contre le terrorisme et la priorité de protection de nos concitoyens, indispensables, avec la nécessité de protéger nos entreprises. La DRSD est en ordre de bataille pour faire face à un certain nombre de menaces, sur des thématiques différentes.

La considération que portent nos autorités à la défense et à la promotion de l’économie est claire. Un signe concret est le fait que la DRSD poursuit sa croissance et sa modernisation. Un autre est le décret 2019-206 du 20 mars 2019 modifié relatif à la gouvernance de la politique de sécurité économique. Ce texte montre bien la prise en compte du sujet au niveau national, avec la mise en place d’une organisation ayant une forte dimension interministérielle et inter-services, sous l’égide du SISSE et du CNRLT. Cette organisation est efficace et permet de préserver les entreprises d’ingérences, notamment capitalistiques.

 

Portail de l’IE : La DRSD opère chaque année au recrutement d’ACIE (Agents de contre-ingérence économique), pouvez-vous nous décrire leurs actions et leurs utilités ? Sont-ils formés à la détection de tous types de menaces (espionnage industriel, cyber, etc.) ?

Général Bucquet : Les ingérences dans le domaine économique exploitent tous les ressorts d’un écosystème d’une grande complexité. Pour y faire face, la DRSD recourt au recrutement d’ACIE qui lui permet de disposer d’une ressource possédant les compétences spécifiques pour renseigner dans cet écosystème. Les ACIE complètent notre réseau territorial d’inspecteurs de sécurité de la défense.

L’arrivée des ACIE est un marqueur de notre diversification de recrutement. Ils reçoivent une formation complémentaire à leur arrivée pour intégrer les clés de compréhension de leur nouvel environnement et apprendre à utiliser les outils des agents de renseignement qu’ils deviennent. Au minimum bac +5, ils sont entièrement dédiés au traitement des sujets liés à l’entreprise. Agents de terrain, ils sont à même de prendre en compte tous les sujets et toutes les menaces. D’autres spécialistes ont en charge le cyber. Une des forces liée à la transformation RH de la DRSD est cette complémentarité des profils qui nous permet de croiser les approches, de voir les affaires sous plusieurs angles et donc de mieux apprécier leur relief.

 

Portail de l’IE : Quel regard portez-vous sur le débat actuel de la place de l’industrie de défense dans la taxonomie européenne ?

Général Bucquet : Des prises de position de certains leaders européens suite à la crise actuelle entre la Russie et l’Ukraine me font penser que la messe n’est pas encore dite. La naïveté devrait céder enfin la place au pragmatisme.

 

Portail de l’IE : Les États-Unis, partenaire de poids de la France dans le renseignement militaire, sont-ils un adversaire dans la guerre économique ?

Général Bucquet : On ne peut s’empêcher de penser à AUKUS et à la formule du général de Gaulle : « Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts » ! La France a elle aussi des intérêts qui nécessitent de se protéger dans un contexte de guerre économique que je souligne depuis plusieurs années.

 

Portail de l’IE : Y a-t-il des alliés, ou au mieux des partenaires étrangers, en termes de renseignement économique ?

Général Bucquet : Ne faisons preuve d’aucune naïveté, chaque puissance défend ses propres intérêts.

 

Portail de l’IE : Si l’extraterritorialité des lois américaines est connue (FCPA, ITAR…), la Chine commence à mettre en place des mesures similaires. Est-ce que cela représente une menace de plus pour les industries de défense françaises ?

Général Bucquet : La menace que représentent les mesures d’application extraterritoriale est prise en compte depuis longtemps par les grands systémiers qui ont les moyens de se prémunir d’un trop grand impact de ces lois. La DRSD est en revanche plus vigilante dans l’accompagnement des TPE/PME, moins au fait de ces pratiques juridiques particulières.

Le fait que la Chine a déjà mis en place depuis fin 2020 sa propre réglementation extraterritoriale rend toujours plus complexe l’environnement du commerce international. L’extraterritorialité touche particulièrement le secteur de la défense où elle apporte son lot de certitudes dans un univers d’incertitudes. Des certitudes quant à l’ampleur des risques, financiers et commerciaux, et des incertitudes quant aux matériels et techniques qu’elle recouvre, laissant planer une menace comme une épée de Damoclès.

 

Portail de l’IE : Les attaques cyber s’accentuant depuis la crise du Covid, quelle est leur place dans le nombre d’ingérences traitées par la DRSD ? Prennent-elles aujourd’hui la place de l’espionnage dit « traditionnel » ? Les deux sont-ils complémentaires ?

Général Bucquet : La crise Covid a vu les attaques cyber augmenter de manière exponentielle, en conséquence de l’augmentation du travail à distance. Nous avons vu sur notre périmètre une multiplication par trois des cyberattaques en 2020 par rapport à 2019. Toutefois ces attaques sont plus le fait de cybercriminels que de cyberespions. Les attaques cyber ne prennent pas la place de l’espionnage traditionnel. Les méthodes d’espionnage ne se périment pas mais se combinent les unes avec les autres. Le cyber vient donc se surajouter aux autres. Une ingérence peut commencer par une approche cyber, avec un ciblage grâce aux réseaux sociaux afin de bien connaître la cible, puis se poursuivre par une approche humaine, qui permet de préciser des informations et de mettre en confiance, avant de reprendre dans le cyber avec l’envoi d’un courriel piégé.

 

Portail de l’IE : Vous avez pointé du doigt récemment le rôle des ONG, et des politiques RSE comme de possibles moyens de déstabilisation. Comment cela se matérialise-t-il ? Comment la DRSD peut-elle neutraliser cette menace ?

Général Bucquet : Dans un article que vous avez publié en mai 2021, intitulé « Les ONG au cœur des préoccupations des services de renseignement français », sont déjà évoqués plusieurs cas concrets illustrant tous les questionnements que l’on peut se poser sur les tenants et aboutissants des actions menées par certaines ONG, notamment anglo-saxonnes, ciblant la France de manière assez exclusive.

De la même manière, on peut s’interroger sur l’impartialité et les objectifs réels de certains médias se présentant également comme des ONG et qui entretiennent régulièrement des polémiques sur les exportations d’armement – encore une fois exclusivement françaises – et n’hésitent pas à divulguer des informations couvertes légalement par le secret de la défense nationale.

Dans un autre registre, en matière de responsabilité sociale (ou sociétale) des entreprises (RSE), certains projets menés au niveau de l’Union européenne liés à la « taxonomie » ont suscité de réelles craintes au sein des industries d’armement de se voir exclues de sources de financement nécessaires au maintien et au développement de leurs activités, y compris en termes d’innovation technologique dont les retombées sont souvent duales. Force est de constater, toutefois, que la crise russo-ukrainienne a permis une prise de conscience, réelle et unanime, de l’Union européenne sur les risques réels de résurgence de conflits de haute intensité, à ses frontières mêmes, et sur la nécessité de se donner tous les moyens nécessaires à la préservation de notre liberté, de notre sécurité, de notre souveraineté et des valeurs démocratiques des pays qui la constituent.

Souvenons-nous enfin de la phrase prononcée par le Président François Mitterrand le 20 janvier 1983 lors d’un discours au Bundestag : « Le pacifisme est à l’ouest et les euromissiles sont à l’est »…

 

Portail de l’IE : Une bonne partie de la BITD produit des technologies dites « duales », ces entreprises entrent-elles dans votre champ d’action ? La collaboration avec la DGSI est-elle efficace ?

Général Bucquet : Le dialogue entre la DRSD, la DGA et la DGSI pour déterminer les périmètres de chacun permet de couvrir l’ensemble du spectre. Cette approche partenariale s’avère très efficace et satisfait les services de l’État comme les entreprises concernées.

Les entreprises duales entrent dans le champ d’action de la DRSD pour la partie qui intéresse la défense et dans celui de la DGSI pour la partie hors défense. Nous avons une excellente collaboration avec la DGSI, sous la coordination du CNRLT.

 

Portail de l’IE : En termes d’autonomie stratégique, le stockage numérique des données via le cloud est un enjeu majeur d’autonomie stratégique, notamment par le biais du Cloud Act, qui menace la réglementation RGPD, ou encore la présence d’acteurs chinois. Est-ce pour vous un aspect à prioriser pour la défense des intérêts français et européens ? 

Général Bucquet : Indéniablement la sécurité des données numériques est un enjeu stratégique. Cela concerne les données personnelles mais aussi les données d’entreprises. La prise en compte des risques associés à la généralisation de l’emploi du stockage « dans les nuages », qui est en fait un stockage quelque part dans un pays où il est soumis à ses lois voire à des lois extraterritoriales, ne doit en effet pas être négligée. Le RGPD montre que l’Europe a des capacités d’action.

 

Portail de l’IE : Quelle place accordez-vous à la prospective dans votre service ? Existe-t-il une mise en commun des analyses en termes de prospective au sein des services du 1er et 2e cercle ?

Général Bucquet : La prospective occupe une place centrale dans 3 domaines que sont la veille géopolitique pour anticiper les situations de crise, la recherche technologique pour ne pas se laisser devancer par les moyens de nos adversaires, et enfin l’évolution du paysage économique du secteur de défense.

La DRSD n’est cependant pas un organisme de recherche académique : il y en a de nombreux – et français – qui produisent un travail de qualité. La mise en commun, lorsque cela est nécessaire, est pilotée par le CNRLT.

 

Portail de l’IE : Où voyez-vous votre service dans 10 ans ?

Général Bucquet : Dans 10 ans, la DRSD fêtera son 160ᵉ anniversaire. Sa transformation actuelle sera achevée et elle saura s’adapter aux évolutions de la menace, qui elle n’aura malheureusement pas diminué. C’est ma conviction et je suis sûr qu’elle se confirmera.

Propos recueillis par Thibault Menut, Luc de Petiville et Guilhem Garnier

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Pascal Lamy – « Guerre en Ukraine : fin de la mondialisation ? »

Face à la guerre russo-ukrainienne, l’Europe et la mondialisation sont aujourd’hui en crise. D’une part, cette guerre a certes mis en exergue une relative unité européenne dans la mise en place de sanction à l’égard de Moscou. Néanmoins, les volontés d’autonomie stratégique européenne semblent se dissiper face à la violence de la Russie et la défense européenne se tournent à nouveau vers l’OTAN. D’autre part, la mondialisation a, depuis plusieurs décennies, été confrontée à de nombreux défis tels que la guerre en Irak, la crise financière de 2008, les conséquences des mouvements migratoires ou plus récemment la crise du Covid-19, et connait un dérèglement depuis lors. Avec la guerre en Ukraine, la géopolitique semble reprendre le pas sur la géoéconomie.

L’Europe et la mondialisation sont-elles en panne ? La guerre en Ukraine est-elle annonciatrice d’un arrêt de la mondialisation au profit d’un retour à la régionalisation ? Tant que Poutine reste au pouvoir, assistera-t-on à une coupure profonde et durable de l’Europe opposant la Russie aux États membres de l’Union européenne ? Dans quelle mesure cette guerre repose-t-elle la question des futurs élargissements européens ?

Autant d’enjeux que Pascal Boniface et Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC et président de l’Institut Jacques Delors, interviennent dans ce podcast.

 

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