Racisme, violences policières, inégalités… Il y a 30 ans, les émeutes de Los Angeles

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Le 29 avril 1992, les policiers à l’origine de l’arrestation violente de Rodney King, automobiliste Afro-Américain, sont acquittés et Los Angeles s’embrase. Pendant six jours, des émeutiers s’emparent de la ville, les protestataires réclament « justice », criant au racisme. Mais derrière ce combat contre les violences policières, se joue aussi une guerre entre communautés, dans une ville en proie à de très fortes inégalités.

Il y a trente ans, Los Angeles brûlait. Le 29 avril 1992, dans cette ville de Californie où vivent d’importantes communautés noire, hispanique et coréenne, une décision de justice met le feu aux poudres : quatre policiers blancs, accusés d’agression et d’utilisation excessive de la force à l’égard d’un jeune automobiliste noir – Rodney King – sont acquittés par un jury composé de dix Blancs, un Asiatique et une Hispanique.

La scène avait pourtant été filmée. Dans une vidéo de près de dix minutes, la victime, alors âgée de 26 ans, reçoit deux décharges de pistolet électrique, une cinquantaine de coups de bâton sur le crâne,

les bras, les genoux, et des coups de pied après avoir été arrêtée pour un excès de vitesse. Rodney King a la mâchoire fracturée, des plaies au visage, des bleus sur le corps, et sa cheville est cassée.

La vidéo fait le tour du monde, bouleverse, indigne, et fait de l’affaire Rodney King l’une des plus médiatiques en matière d’abus et violences de la part des forces de l’ordre aux États-Unis. Les policiers, eux, plaident la peur et le risque de rébellion de l’automobiliste. À l’issue du procès, où aucun Afro-Américain ne figure parmi le jury, le sergent Koon, et les officiers Briseno, Wind et Powell repartent libres.

Depuis, il y a eu les affaires Trayvon Martin – qui a déclenché le mouvement Black Lives Matter -, mais aussi Eric Garner, Michael Brown, Walter Scott, Freddie Gray, Breonna Taylor, pour ne citer qu’eux… En 2020, l’affaire George Floyd à Minneapolis met de nouveau en lumière les violences racistes des forces de l’ordre aux États-Unis. Des manifestations et émeutes de grande ampleur ont lieu à travers le pays (puis le monde), rappelant ces six jours d’émeutes qui, à Los Angeles en 1992, n’ont laissé d’autre choix au président George H. W. Bush que de faire intervenir l’armée.

À l'annonce de l'acquittement des policiers de l'affaire Rodney King, des émeutes s'emparent de Los Angeles. Ici, des pillards quittent un magasin d'alcools avec des caisses de bière, le 1er mai 1992 à Los Angeles.

À l’annonce de l’acquittement des policiers de l’affaire Rodney King, des émeutes s’emparent de Los Angeles. Ici, des pillards quittent un magasin d’alcools avec des caisses de bière, le 1er mai 1992 à Los Angeles. © © Hal Garb, AFP

 

« Pas de paix sans justice »

À l’annonce du verdict, vers 15 h, le 29 avril 1992, la réaction ne se fait pas attendre. À peine deux heures plus tard, quelque 100 000 personnes descendent dans la rue pour protester contre le jugement, mais les manifestations dégénèrent rapidement en émeutes, pillages, incendies de maisons et de commerces.

Dans la Cité des anges, les quartiers noirs s’embrasent. Le slogan des manifestants ? « Pas de paix sans justice » : ce même cri de ralliement adopté, en France, par le collectif « Vérité et Justice pour Adama » (Traoré) depuis 2016.

À Los Angeles, le contrôle de la situation échappe aux policiers qui reçoivent parfois l’ordre de ne pas intervenir. Certains de leurs hélicoptères sont touchés, et les pompiers eux-mêmes ne peuvent éteindre des incendies parce qu’ils sont attaqués.

Dès le deuxième jour de violences, le maire de la ville, Tom Bradley, décrète l’état d’urgence et un couvre-feu dans plusieurs quartiers pour contenir les zones de violences et de pillages. En vain. Des fusillades éclatent entre commerçants et pilleurs. Ce n’est qu’au cours du quatrième jour que l’armée est appelée en renfort, et que la situation commence à revenir à la normale. Bilan : 53 morts, plus de 2 300 blessés, 4 000 incendies et des dégâts estimés à un milliard de dollars.

Finalement, un an après les émeutes, les policiers acquittés dans l’affaire Rodney King sont accusés au niveau fédéral pour violation des droits de l’Homme. Deux d’entre eux (Koon et Powell) sont reconnus coupables en avril 1993.

Au-delà du rejet de la discrimination raciale et des violences policières dont sont victimes les minorités aux États-Unis, l’histoire des émeutes de Los Angeles s’enracine également dans les tensions entre communautés, notamment entre Noirs et Coréens.

Guerre des communautés

« Est-ce qu’on pourrait juste tous bien s’entendre ? » (« Can we all get along ? »), demande, larmes aux yeux, Rodney King lors d’une conférence de presse, le 1er mai, dans les bureaux de son avocat. Une phrase empreinte des tensions entre communautés de Los Angeles qui peinent à vivre en paix les unes avec les autres.

La compétition économique au sein de la classe ouvrière est à l’origine d’une certaine animosité raciale. Dans les années 1980, les entreprises remplacent la plupart des employés noirs responsables de l’entretien des bâtiments par des immigrants hispaniques, payés moitié moins que leurs prédécesseurs syndiqués. En même temps, dans le sud de la ville, historiquement noir, les Coréens achètent des épiceries où ils pratiquent des prix élevés s’appuyant sur leur quasi-monopole. La fracture entre les boutiques coréennes et les habitants noirs est donc également très prononcée, en outre la communauté noire se plaint de mauvais traitements et de la hausse des prix.

À l’origine des émeutes de 1992, il y eut certes l’affaire Rodney King, mais aussi l’affaire Latasha Harlins. Cette jeune Afro-Américaine de 15 ans a été abattue d’une balle dans la tête par la gérante coréenne d’une épicerie de South Central, au motif qu’elle aurait tenté de voler une bouteille de jus d’orange. L’enquête de police a par la suite montré que l’adolescente prévoyait de payer (deux dollars ont été retrouvés dans sa main) et qu’elle en avait informé la gérante quand cette dernière l’accusait d’avoir volé.

Dans cette affaire, la juge a estimé que la réaction de la gérante de l’épicerie était justifiée. Elle ne fut condamnée qu’à cinq ans de prison avec sursis et 500 dollars d’amende (alors que le jury demandait 16 ans d’emprisonnement pour homicide involontaire). Ce jugement a été confirmé en appel le 21 avril 1992. Huit jours avant le verdict de l’affaire King et le déclenchement des émeutes.

Environ 45 % de toutes les propriétés endommagées lors des violences d’avril-mai 1992 appartenaient à des Coréens, selon la Korean American Grassroots Conference. Aussi, des dizaines de commerçants coréens américains ont été assassinés, volés et battus dans les années précédant et suivant ces émeutes, dont 25 qui ont été tués par balle entre janvier 1990 et mai 1992, selon le Koreatown Emergency Relief Committee.

Trois décennies après les émeutes de 1992, une récente enquête menée par le Center for the Study of Los Angeles (StudyLA), rattaché à la Loyola Marymount University, révèle que la majorité des habitants de la ville juge « probable » que des émeutes similaires se reproduisent dans les années à venir.

Basée à Los Angeles, l’université privée mène des enquêtes tous les cinq ans depuis 1997 pour évaluer les sentiments des habitants de la ville concernant les relations entre les différentes communautés. Auprès du magazine américain Newsweek, la directrice générale de StudyLA, Brianne Gilbert, a précisé que cette dernière enquête suivait un phénomène observé plus largement à l’échelle nationale. « Nous ne pensons pas que ce soit quelque chose que vous ne verrez qu’à Los Angeles, mais dans tout le pays ».

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