Lutte contre les discriminations : du vide ou du flou au programme

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Si la question des discriminations a surgi avec force lors de ce quinquennat dominé par de nombreuses affaires de racisme au sein des forces de l’ordre, la plupart des candidates et candidats éludent totalement la question. À gauche, les programmes paraissent encore trop flous pour parier sur un véritable changement.

À lire les programmes de la majorité des candidates et candidats à l’élection présidentielle, on oublierait beaucoup de choses. On oublierait les nombreuses et importantes manifestations organisées notamment en juin 2020 par le collectif d’Assa Traoré pour dénoncer le racisme dans la police. On oublierait aussi les nombreuses enquêtes publiées lors de ce quinquennat montrant que les discriminations et le racisme gangrènent encore et toujours notre société.

Ces études qui montrent que les étudiants maghrébins ont 12 % de chances en moins d’obtenir une réponse lorsqu’ils postulent en master à l’université et 25 % de chances en moins d’obtenir une réponse lorsqu’ils postulent pour des offres d’emploi ; ce testing mené par SOS Racisme qui révèle les discriminations raciales toujours aussi puissantes pour les locataires immobiliers ; ou encore ce constat établi par le Défenseur des droits Jacques Toubon qui, tout en rappelant que les discriminations étaient en augmentation, reconnaissait pour la première fois sa dimension systémique. « Au fil des années, les discriminations liées à l’origine, loin de diminuer, persistent et se manifestent dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elles sont reconnues comme telles mais demeurent orphelines de politique publique volontariste et ambitieuse pour les prévenir et les combattre », déclarait-il en 2020, juste avant de quitter l’institution.  

Malgré les preuves de ce racisme systémique et persistant, certains candidats et candidates ne l’abordent tout simplement pas. Sans surprise, le terme même de « discrimination » n’apparaît nulle part dans les programmes d’Éric Zemmour, Valérie Pécresse, Marine Le Pen ou Nicolas Dupont-Aignan. 

S’agissant d’Emmanuel Macron, il y a déjà le bilan très mince d’un gouvernement dont le ministre de l’intérieur  jugeait Marine Le Pen « trop molle ». Alors candidat, Emmanuel Macron n’avait pourtant pas de difficultés à reconnaître le problème de « la discrimination » au sein de la police, par exemple, et misait sur la formation et la généralisation des caméras-piétons pour faire évoluer la situation.

Lors de son quinquennat, sa majorité et lui se sont surtout attelés à jurer que ni le racisme systémique ni les violences policières n’existaient. Il aura fallu de nombreuses affaires mettant en cause les forces de l’ordre et le tabassage du producteur Michel Zecler pour que le président admette du bout des lèvres la réalité du racisme, en niant toutefois son aspect systémique.

« Il y a de la violence dans la société, il y a du racisme dans la société aujourd’hui en France, c’est un fait. Comme on a une police qui est à l’image de la société, il y a des membres de la police qui ont des comportements violents qu’il faut pouvoir traquer et sanctionner, et il y a des membres de la police qui ont des attitudes racistes qui ne sont pas acceptables », déclarait-il à Brut le 4 décembre 2020, avant d’insister sur les agressions dont sont victimes les policiers. 

Il avait ensuite admis n’avoir pas « réglé le problème des discriminations »« C’est vrai qu’aujourd’hui, quand on a une couleur de peau qui n’est pas blanche, on est beaucoup plus contrôlé », concédait-il en annonçant la création d’une plateforme commune pour permettre aux victimes de solliciter la Défenseure des droits et d’engager d’éventuelles démarches juridiques. En attendant, rien de plus concret n’a été mis en place pour mettre fin aux contrôles au faciès ou pour enrayer les discriminations dans les différentes sphères de la société. 

Candidat à sa réélection, Emmanuel Macron n’a plus abordé le sujet des discriminations. Lors de son unique meeting tenu samedi dernier à La Défense, il a éludé la question en deux phrases pour promettre une nouvelle fois d’« amplifier » la lutte contre les discriminations. Dans son programme, sa seule mesure est la mise en place d’un testing systématique dans toutes les entreprises de 5 000 salarié·es. 

Haut Conseil, Commissariat ou Observatoire 

À gauche, Yannick Jadot et Anne Hidalgo annoncent vouloir créer une énième structure pour davantage lutter contre les discriminations. Le candidat écologiste veut mettre en place un Haut Conseil à la lutte contre les discriminations et lancer un plan national de lutte contre le racisme et les discriminations. Il annonce aussi vouloir instaurer des sanctions contre des entreprises qui pratiquent la discrimination à l’embauche. Une promesse qui ressemble furieusement à un simple rappel d’une loi qui existe déjà. Il ajoute en revanche que certaines aides aux grandes entreprises auront pour condition qu’elles respectent notamment la lutte contre les discriminations. Les moyens et l’indépendance de la Défenseure des droits seraient aussi renforcés, et un récépissé serait mis en place pour enrayer les contrôles au faciès. 

La candidate socialiste, elle, n’évoque même plus la lutte contre les contrôles au faciès (grand renoncement de François Hollande) et envisage non pas un Haut Conseil, mais un Observatoire de lutte contre les discriminations. Des moyens supplémentaires seraient en outre donnés aux associations pour lancer des testings dans le domaine du logement, de l’emploi, des lieux de loisirs, mais aussi pour que l’accès à la santé soit effectif partout, notamment s’agissant des patients CMU ou des personnes séropositives au VIH.

Comme Philippe Poutou, Jean-Luc Mélenchon promet la mise en place du récépissé lors des contrôles d’identité et le droit de vote des étrangers aux élections locales. Le candidat de l’Union populaire promet aussi un « plan d’action global contre les discriminations dans l’emploi, le logement, l’éducation ou la santé ». S’agissant des entreprises, il veut multiplier les modes de recrutement : par simulation, CV anonyme ou concours pour « limiter la discrimination au prénom ou au lieu de résidence ». Il souhaite enfin garantir des recrutements qui reflètent « la diversité sociologique de la société dans les concours de la fonction publique » et compte abroger la loi contre le séparatisme. Enfin, certains des candidats et candidates ont répondu aux interpellations de l’association antiraciste Maison des potes (lire les réponses ici). 

Outre la mise en place des récépissés, Fabien Roussel évoque la mise en œuvre d’une politique éducative pour faire reculer les discriminations et compte rappeler aux parquets l’obligation d’appliquer la loi déjà existante en la matière. Jean Lassalle, enfin, propose de refaire ce qui a déjà été fait, en rétablissant le service national militaire ou civique, qui permettrait, selon lui, « un meilleur brassage des jeunes »

Dans son rapport intitulé « Discriminations et origines : l’urgence d’agir », le Défenseur des droits insistait sur « l’insuffisance des politiques publiques » en la matière, « effacées au profit de la promotion de la diversité ou des enjeux de sécurité, de laïcité et de lutte contre la haine ». Si la majorité des candidates et candidats à l’élection ignorent tout simplement la question du racisme en France, les programmes de gauche paraissent encore bien flous pour y percevoir une politique véritablement efficace contre toutes les discriminations. Et face aux idées réactionnaires et racistes qui ont dominé cette campagne, leurs voix pour proposer un autre modèle auront été bien peu audibles. 

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