Mémoires coloniales, esclavage : des gauches peu disertes

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Cinq des douze candidats se sont engagés de manière plus ou moins claire pour un musée national sur la traite négrière et la colonisation en métropole. Mais à gauche, les programmes sont très succincts sur les enjeux mémoriels.

Le meurtre de George Floyd provoquait en mai 2020 une secousse internationale. Les mobilisations « Black Lives Matter » se mêlaient à des mouvements iconoclastes pour en finir avec les statues liées à la traite négrière ou au passé colonial dans l’espace public. Ces activistes, souvent jeunes, cherchaient à rendre plus visibles des pans de l’histoire longtemps délaissés, par exemple, dans le cas français, le passé négrier des grands ports.

À sa manière, la publication l’automne dernier d’une somme dirigée par l’historien Paulin Ismard (Les Mondes de l’esclavage, Seuil) participait d’un même élan, posant les bases scientifiques d’enjeux encore très sensibles, dont celui des réparations. À Nantes, l’exposition L’Abîme, visible jusqu’au 19 juin, prouve le travail mémoriel accompli par des villes françaises qui ont profité à plein du commerce triangulaire. À Bordeaux, les salles du musée d’Aquitaine consacrées à la traite ont été remaniées, sous la pression d’associations.

Mais ces considérations, dans la campagne présidentielle française, n’ont pas existé. Les revendications portées par Black Lives Matter ne semblent être qu’un très lointain souvenir. Les programmes des douze candidats sont quasiment muets sur les enjeux mémoriels. Aucun n’évoque directement la traite. Et dans les débats publics, la mobilisation du passé colonial sert surtout, pour la droite et l’extrême droite, à fustiger la posture de « repentance » du président sortant Emmanuel Macron, notamment sur l’Algérie.

« C’est motus et bouche cousue pour la gauche. Macron a tué le discours de gauche sur ces questions, avance l’historien Pascal Blanchard. Et de l’autre côté, à droite et à l’extrême droite, il y a une forme de surexcitation. Nous assistons à une surenchère pour être le candidat le plus anti-musée, anti-reconnaissance, anti-repentance. »

Gérard Larcher, président du Sénat, et Emmanuel Macron le 10 mai 2019, lors d’une cérémonie « pour la mémoire de la traite, l’esclavage et leurs abolitions », aux jardins du Luxembourg à Paris. © Philippe Wojazer / AFP © Philippe Wojazer / AFP

La Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME) avait envoyé, en février, un questionnaire aux candidat·es sur ces sujets. Signe révélateur, seules deux équipes avaient pris la peine d’y répondre à dix jours du premier tour : celles de Jean Lassalle et de Nathalie Arthaud (LO). La Fondation a finalement reçu huit réponses, actant du refus de participer de quatre candidat·es : Nicolas Dupont-Aignan, Marine Le Pen (FN), Valérie Pécresse (LR) et Éric Zemmour (Reconquête). Ce dernier a déclaré en mars qu’il « béni [t] la colonisation française ».

« La question d’aller plus loin qu’un mémorial, à travers un musée, d’autres pays l’ont fait […] et la France serait plus forte si elle le réalisait », jugeait, en début d’année, l’ancien maire de Nantes Jean-Marc Ayrault, qui préside la FME. Sur cette question d’un nouveau musée, vieille revendication d’activistes de l’antiracisme, trois candidat·es interpellé·es y ont répondu positivement : Anne Hildago (PS), Jean Lassalle et Jean-Luc Mélenchon (LFI). « Parce que cette partie de notre histoire collective est essentielle pour expliquer la société française actuelle, je souhaite qu’elle soit mieux enseignée dans nos écoles et qu’un musée national y soit dédié », avance le candidat insoumis.

Si Anne Hidalgo plaide pour « un musée retraçant toutes les faces et réalités du passé colonial de la France » dans ses réponses envoyées à la fondation, l’un de ses conseillers sur l’outre-mer, Olivier Nicolas, joint par Mediapart, ajoute des nuances : « Bien sûr qu’un musée national aurait toute sa place au niveau hexagonal, mais il faut remettre à plat les choses, avancer avec prudence, discuter avec les associations, car nous voyons bien que l’on peut vite se trouver dans une impasse, comme ce qu’il s’est passé avec le mémorial. »

Quant à Yannick Jadot (EELV) et Fabien Roussel (PCF), ils semblent y être bien disposés, mais sont restés un peu plus flous dans leur réponse. L’écologiste estime ainsi qu’un tel musée « manque à l’appel et serait d’utilité publique et pédagogique », sans en dire plus. En juin 2020, alors que des statues tombaient, Jadot s’était contenté d’en appeler à « un débat structuré, apaisé sur notre histoire et sur les mémoires ».

Joint par Mediapart, François Thiollet, corédacteur du programme EELV, se dit favorable à un mémorial national en mémoire des victimes tout comme « un musée sur l’histoire de la colonisation ».

Macron : un mémorial, mais pas de musée

Philippe Poutou (NPA) explique de son côté qu’il n’a « pas d’avis tranché sur l’existence “d’un” musée national », jugeant que « celui-ci peut avoir de l’intérêt, mais il s’agit surtout d’intégrer cette mémoire et cette histoire trop souvent occultées à l’ensemble de nos cadres de mémoire et d’histoire ».

Emmanuel Macron, lui, exclut sans détour le chantier d’un nouveau musée : « La priorité sera de réaliser le Mémorial des victimes de l’esclavage », écrit-il. Rien de neuf ici : le chef de l’État s’y était déjà engagé, notamment dans un post Facebook en 2018. Mais ce mémorial, qui devait être inauguré aux Tuileries à Paris en 2021, n’a toujours pas vu le jour, en raison, notamment, de désaccords entre associations sur les noms d’esclaves à faire apparaître.

Depuis son élection en 2017, le bilan d’Emmanuel Macron est en demi-teinte sur la mémoire de la traite. Il a certes acté la création de la FME en 2019, ou encore transformé, la même année, en musée national le Mémorial ACTe, qui était jusqu’alors un centre régional à Pointe-à-Pitre sur les mémoires de la traite et de l’esclavage (inauguré par François Hollande en

2015). Mais il n’a pas abouti sur le projet de mémorial. Et son silence à la cérémonie du 10 mai 2021, qui marquait aussi les vingt ans de l’adoption de la loi Taubira, qui reconnaît l’esclavage comme crime contre l’humanité, a été critiqué.

S’il est sur la défensive sur la question d’un musée national, c’est qu’Emmanuel Macron a déjà lancé d’autres chantiers muséaux à l’issue encore incertaine. Il a relancé le vieux projet d’un musée d’Histoire de la France et de l’Algérie à Montpellier, lors de la commémoration du 60e anniversaire des accords d’Évian en mars dernier, sur proposition de l’historien Benjamin Stora.

Une « Maison des mondes africains et des diasporas » est aussi sur les rails depuis octobre 2021, avec une mission de « préfiguration » confiée à l’historien camerounais Achille Mbembe. Dès 2018, Emmanuel Macron avait aussi enclenché le chantier d’un musée de la francophonie, logé dans le château de Villers-Cotterêts. Autant d’initiatives concurrentes, plutôt centrées sur l’Afrique, à celle d’un musée qui aborderait, dans sa totalité, les siècles d’esclavage et de colonialisme.

S’ils n’avaient pas été interpellé·es sur ces questions par la FME, il est probable que les candidat·es de gauche n’auraient pas évoqué le sujet durant cette campagne dominée par des thématiques conservatrices, sans doute soucieux d’éviter toute attaque rédhibitoire en « wokisme ». Jean-Luc Mélenchon, qui se veut le candidat de la « créolisation », a par exemple parlé de l’histoire de l’esclavage lors de son déplacement en Guadeloupe en décembre dernier, depuis le port de Petit-Canal, mais n’est jamais entré dans le détail des propositions sur les questions mémorielles lors de l’un de ses meetings ou entretiens récents (mémorial, musée, programmes scolaires, etc.).

Pour Pascal Blanchard, si la gauche reste sur la défensive sur ces dossiers mémoriels, c’est surtout qu’« Emmanuel Macron a tué le match, il en a fait plus en cinq ans que tous les présidents de la République qui l’ont précédé en cinquante ans ». L’historien fait référence aux annonces sur l’Algérie, ou encore à celles sur le Rwanda (Macron avait reconnu à l’été 2021 la « responsabilité accablante » de la France dans le génocide, quand la gauche, elle, refusait toujours l’examen de conscience).

Sollicités par Mediapart, l’eurodéputé Younous Omarjee, proche de Jean-Luc Mélenchon, et le député LREM Hervé Berville n’ont pas souhaité répondre à nos questions.

Ludovic Lamant

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