Le monde selon Tidjane Thiam

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Tidjane Thiam; "La situation de chacun d’entre nous est toujours la résultante d’une volonté et de circonstances."

Le grand financier Tidjane Thiam, aujourd’hui président exécutif de la société d’investissement Freedom Acquisition, apporte sa vision des différents visages de l’Afrique. Son credo, miser davantage sur le capital humain du continent.

Entretien avec Hichem Ben Yaïche et Nicolas Bouchet

Avec vous, la difficulté de l’exercice est qu’il y a une question de prisme tant vous êtes protéiformes ! Dites-nous dans quelle phase vous êtes aujourd’hui ?

La situation de chacun d’entre nous est toujours la résultante d’une volonté et de circonstances. Parfois, la volonté l’emporte sur les circonstances et parfois c’est le contraire. Ma carrière a commencé dans le secteur privé, par choix. Je voulais apprendre à connaître en profondeur le monde de l’entreprise, d’où mes années dans le conseil.

Après cela, à la suite du décès du président Houphouët-Boigny fin 1993, j’ai été rappelé en 1994 en Côte d’Ivoire par le président Bédié à la direction du Contrôle des grands travaux (DCGTx). J’ai quitté ma carrière en Occident pour aller faire cela pendant quelques années, très gratifiantes. J’y ai beaucoup appris et, je l’espère, un peu apporté aussi au pays. Les circonstances, à nouveau, ont voulu qu’il y ait un coup d’État en Côte d’Ivoire, fin 1999.

Les péripéties associées à cet événement m’ont ramené en Occident et dans le conseil. En 2002, J’ai été appelé par un chasseur de têtes qui m’a proposé un poste de haut niveau à la City, à Londres, chez Aviva. Je l’ai accepté parce que c’était vraiment intéressant et que Richard Harvey, pour qui j’allais travailler, était quelqu’un de tout à fait extraordinaire. Quelques années plus tard, en 2007, un autre groupe d’assurances, Prudential, m’a ensuite appelé et j’en suis devenu le directeur général de 2009 à 2015, comme par la suite chez Crédit Suisse. Tout cela est déjà plus ou moins connu.

Je le dis, on ne peut réussir qu’en étant soi-même. Il faut être soi-même, avoir confiance, se fixer un but et ne pas céder aux tentations de court terme. Il faut mettre le long terme avant le court terme et je suis certain que, si ce n’est cette génération, les générations suivantes verront une Afrique que le monde cherchera à imiter plutôt qu’à lui donner des leçons.

J’entre aujourd’hui dans la seconde moitié d’une carrière commencée en 1986. Après 36 années passées à la fois dans le secteur public et dans le secteur privé, je suis aujourd’hui dans un moment de pause et de réflexion, mais aussi d’engagement puisqu’il a coïncidé avec la crise de la Covid-19, dans laquelle j’ai été amené à jouer un rôle.

Aujourd’hui, j’ai un portefeuille d’activités qui toutes me passionnent. J’ai des activités commerciales avec ma société Freedom Acquisition Corporation, ou j’ai levé 345 millions de dollars, le conseil d’administration de Kering qui possède des marques comme Gucci, Yves-Saint-Laurent, Boucheron, Balenciaga et dont je préside le comité d’audit. Et plus généralement, j’ai un rôle de mentor puisque certains entrepreneurs ont parfois la gentillesse de me demander conseil et je suis toujours très heureux d’échanger avec eux.

J’ai également un certain nombre d’activités plutôt de l’ordre de missions de service public. Ainsi, je suis consulte sur diverses questions par des chefs d’État et des gouvernements. J’aide le président Kagamé et le Rwanda à faire de Kigali un centre financier international. J’appartiens à un certain nombre de think tanks comme le Council of Foreign Relations à Washington. Je mène aussi des missions plus ponctuelles comme ma participation en 2020, à la demande de David Malpass, patron de la Banque mondiale, au comité qui a désigné le nouveau directeur général de la SFI, Makhtar Diop. Le sport est une de mes passions et j’ai le grand bonheur et l’honneur d’avoir été élu membre du CIO (Comité international olympique).

Bref, je ne chôme pas !

Comment résumer un parcours extrêmement riche et varié et lui donner ce « retour d’expérience » qui peut servir à assurer une cohérence pour vous et pour les autres, notamment en Afrique ?

Je suis né en Afrique. Génétiquement et culturellement, je suis Africain. Je n’ai jamais mis ma culture dans ma poche, ce qui a un coût que j’assume. Je ne me suis jamais privé dans mes déclarations publiques de faire abondamment référence à ma culture africaine. Tous ceux qui ont travaillé avec moi connaissent un certain nombre de proverbes ivoiriens ou sénégalais qui sont devenus d’usage courant pour eux.

Après les années passées en Côte d’Ivoire a la tête de la DCGTx puis du BNETD et les nombreux projets réalisés pendant cette période, je n’ai jamais cessé de mener une action pour l’Afrique. J’ai eu l’honneur en 2003-2004 d’être associé par le Premier ministre Tony Blair à la Commission pour l’Afrique, ce qui a vraiment été un moment très important. Ces travaux ont conduit plus tard au G8 de Gleneagles et à toutes les remises de dette qui ont impulsé la croissance africaine dans les années 2010. Je suis fier d’avoir pu prendre part à cela.

J’ai eu le plaisir, chez Prudential, qui n’était pas présent en Afrique avant mon arrivée, de créer Prudential Africa. Amateur de football, je regardais la CAN il y a quelques semaines et j’y ai vu les publicités de Prudential Africa se dérouler, ce qui m’a procuré une certaine satisfaction. Je n’ai pas pu m’empêcher d’envoyer un message à Matt Lilley, que j’avais nommé à l’époque patron de Prudential Africa, car la petite discussion que nous avions eue dans mon bureau à Londres a eu un impact sur la réalité. Mais je ne veux pas multiplier les exemples…

Vous êtes l’interlocuteur des grands de ce monde Qu’apprend-on quand on est à ce niveau le plus élevé et qui n’est pas forcément accessible au reste des Africains ? Qu’y voit-on en matière de prise de décision, de méthodes, de grilles de lecture ?

Une des choses que cette expérience vous apprend est pour moi la permanence et l’importance de l’élément humain dans tout ce que nous faisons.

J’ai eu une formation de base scientifique mais je dois reconnaître que j’ai beaucoup évolué par rapport à mes convictions de début de carrière. Je croyais alors, comme beaucoup de gens qui ont ce type de formation, aux équations. Ma foi dans les équations n’a fait que décroître depuis et ma prise de conscience de l’importance de l’élément humain dans tout ce qu’on fait n’a elle fait que croître. Au bout du compte, on ne peut agir qu’au travers des hommes et des femmes, leur conviction, leur motivation, ce que les Anglo-Saxons appellent hearts and minds. Malheureusement, dans les formations classiques de type cartésien, on nous apprend surtout à parler au mind – au cerveau – et pas du tout au heart c’est-à-dire au cœur, aux tripes. À la fin des fins, les gens n’agissent et ne sont mus que par les émotions, par le cœur.

J’adore cette anecdote très connue et presque galvaudée de John Fitzgerald Kennedy visitant la NASA quand elle préparait la mission vers la Lune. Rencontrant un balayeur, il s’arrête et lui demande : « Et toi, que fais-tu ? » Le balayeur lui répond : « Monsieur le Président, je contribue à mettre un homme sur la Lune ! » Ce sens d’une mission et d’une vision est vraiment très important. Grand bien leur fasse, les êtres humains ne sont finalement motivés que par ce genre de choses. C’est cela que j’ai appris.

Par quel bout aborder l’Afrique, même sans prétention à apporter des solutions ? Comment entraîner l’Afrique vers un cercle vertueux ?

Pour faire le lien avec l’importance de l’élément humain, la réponse à toutes vos questions n’appartient et ne peut appartenir qu’aux Africains eux-mêmes.

Les défis sont nombreux. Ce que nous avons, nous Africains, face à ces défis, c’est notre intelligence, nos capacités, nos émotions, notre détermination et nos convictions. C’est le seul matériau que nous avons pour travailler.

Les matières premières, c’est bien, mais elles ne valent que si on est capable, premièrement, de les extraire et, deuxièmement, de bien les gérer. On en revient toujours à l’élément humain et au capital humain. Il faut donc arriver à combiner trois choses.

La première, c’est l’initiative privée. Pour moi, lui faire confiance, c’est faire confiance au genre humain. Les êtres humains, confrontés à une situation de pression sont dotés par la nature de la capacité à s’élever, à être créatifs, à agir. Plutôt que de prêcher, il faut faire confiance aux Africaines et aux Africains. En un mot comme en cent, laisser se développer le secteur privé, l’initiative privée.

La deuxième, très liée à la première – et qui n’est pas possible sans elle – est d’investir dans ce capital humain. Ce qui nous amène à une problématique de santé et d’éducation. Les deux éléments s’alimentent et se renforcent mutuellement.

Pour le troisième élément, créer un environnement favorable, il est important d’établir une distinction entre les composantes « hard » et les composantes que j’appellerai « soft », en quelque sorte le hardware et le software. Elles doivent toutes deux être adéquates. L’environnement « hard » est ce dont nous parlons tous les jours et ce que je faisais en Côte d’Ivoire : routes, puits, ponts, aéroports, terminaux à conteneurs, centrales thermiques, barrages hydroélectriques, panneaux solaires… l’infrastructure au sens large. Le « soft » est en réalité ce qui compte le plus.

J’inclus dans la liste de ces éléments « soft » des choses fondamentales telles que le respect des droits humains et des libertés fondamentales, l’État de droit, l’absence de corruption, le refus de la violence, etc. Ces éléments quand ils sont présents fournissent à l’initiative privée un cadre propice. Si je devais résumer en un mot ma pensée, il s’agit ici de culture. C’est la culture, ce qu’il y a dans la tête des gens et qui guide leur comportement et finalement, ce sont les comportements qui comptent le plus, plus que les routes et les ponts.

S’il est nécessaire d’acquérir des connaissances, d’apprendre des équations et de savoir comment fonctionne la mécanique des fluides, en réalité, la manière dont vous allez organiser votre entreprise, à l’intérieur pour être compétitif, et à l’extérieur pour aller gagner sur des marchés, doit prendre en compte profondément ce que vous êtes et le refléter. C’est-à-dire prendre en compte votre culture.

On parle beaucoup en ce début de XXIe siècle de soft power, qu’on pourrait traduire par l‘influence, le fait que d’autres cherchent à vous imiter et s’inspirent de votre exemple. Tous les pays sont engagés dans une course au soft power. Ils se rendent compte, de plus en plus, que cela constitue le véritable pouvoir. Prenez, par exemple, ce que les États-Unis ont fait dans la Silicon Valley à travers Facebook, Instagram, Netflix. Ils ont changé notre manière de vivre à tous ! La création puis le succès de Netflix ont eu un impact direct sur des centaines de millions de vies. Les gens s’installent, font du binging et regardent des séries. Cela, c’est de la vraie influence. Plus que les divisions de Staline, pour reprendre la fameuse phrase de Staline a Pierre Laval.! Et l’on voit que le soft power aujourd’hui peut ralentir, voire arrêter l’avancée des divisions et des chars d’assaut…

Nous allons vers un monde où ce sont les intangibles qui ont le plus de valeur. Si vous regardez aujourd’hui le bilan des entreprises, ce ne sont plus les usines, les murs et les ordinateurs qui font l’essentiel de leur valeur. Ce qui compte de plus en plus, c’est ce qui s’appelle le goodwill, c’est-à-dire la valeur des actifs intangibles ou incorporels des entreprises telles que les marques ou la propriété intellectuelle.

L’Afrique peut-elle préparer cette révolution qui change complètement la donne ? Est-elle en mesure de mener ce combat ?

Oui, elle n’a pas le choix ! Il faut participer, sous peine d’être progressivement marginalisé. Il ne faut pas se tromper de guerre. On gagne rarement la guerre avec les techniques et les technologies de la guerre précédente. Il faut être conscient, aujourd’hui, que nous sommes tous engagés, tous les pays sur tous les continents, dans une bataille pour l’innovation, pour le capital intellectuel et pour les intangibles. C’est cela qui détermine la valeur d’un Apple ou d’un Google. Ce dernier n’a que très peu d’actifs physiques mais vaut près de 3 000 milliards de dollars grâce à l’intelligence d’employés que le groupe a su embaucher et motiver.

Tout cela peut paraître éloigné de nos préoccupations africaines. Mais je parlais récemment a un entrepreneur de ma connaissance dans la Silicon Valley et ai été surpris d’apprendre qu’il a déjà réalisé sept investissements significatifs en Afrique et au Moyen-Orient ! Il développe des pharmacies pour distribuer des médicaments auprès de 400 000 patients enregistrés au Ghana, et investit aussi en Afrique du Sud, au Kenya, en Égypte, au Nigeria, en Arabie saoudite et à Dubaï.

La technologie est à voir comme un levier qui peut nous permettre de gagner. Les États mènent depuis longtemps des efforts pour favoriser l’intégration africaine. En parallèle, des progrès majeurs sont, en réalité, en train d’être faits par le secteur privé avec pour motif le profit et le succès économique. Je connais sept ou huit entreprises qui sont chacune déjà dans une quinzaine de pays africains et permettent d’envoyer de l’argent d’un pays à l’autre en Afrique en toute sécurité. Voilà de l’intégration économique réalisée par des gens qui ont été bien formés, pour beaucoup, en Afrique.

L’Afrique commence ainsi à toucher les dividendes de l’investissement qu’elle a fait dans ses ressources humaines un peu partout sur le continent et dans la diaspora. Ces femmes et ces hommes sont en train de mettre tout ce qu’ils ont appris au service de l’économie africaine. C’est comme cela qu’on gagnera.

Entre les choses à mener en Afrique, de la prise de décision et à la traduction en actes, êtes-vous satisfait du rythme de croissance ?

En soi, la satisfaction est toujours à combattre et je reste un éternel insatisfait, pas seulement sur l’Afrique. L’insatisfaction est l’un des moteurs les plus puissants de l’évolution !

Au contraire, nous devons aller plus vite que les autres. Si nous sommes moins avancés que les autres, ce n’est pas en travaillant moins que nous arriverons à les rattraper et encore moins à les dépasser.

Cela dit, il faut une saine appréciation des choses et savoir motiver sans décourager. Pas de complaisance donc mais il faut aussi savoir apprécier, compte tenu des défis auxquels ont été confrontées les générations précédentes, le chemin qu’elles ont permis à l’Afrique de parcourir et qui demeure important.

Lorsqu’on voit le Sahel et l’effondrement de cette partie de l’Afrique, il y a véritablement des racines. Et surtout, il faut aller vite pour circonscrire le feu.

D’abord, l’Afrique c’est 30 millions km2. Comme vous le savez, toutes les cartes que nous utilisons et qui sont basées sur la projection de Mercator ne sont à peu près exactes qu’au niveau de l’Équateur et sous-estiment visuellement l’Afrique. Elle apparaît plus petite que la Russie alors qu’elle fait deux fois sa taille !

Cela dit, je suis toujours réticent à énoncer des généralités sur l’Afrique. En effet, on parle d’une diversité de peuples, de situations économiques, d’histoires et de territoires. Il faut résister à la tentation généralisatrice. Je ne suis jamais allé à une conférence sur l’Asie ! J’ai vu des conférences sur la Chine, sur l’Asie du Sud-Est, sur le sous-continent indien. Mais personne de sensé ne veut parler dans la même conférence de l’Inde, de la Corée, de la Malaisie, du Vietnam, du Laos, de la Birmanie et du Japon, lequel est dans l’OCDE. Cela n’a aucun sens et donc personne ne le fait. Alors que sur l’Afrique, on passe son temps à énoncer des généralités qui sont donc nécessairement fausses.

On peut distinguer l’Afrique du Nord, de l’Ouest, de l’Est, centrale et australe. Il y a au moins quatre ou cinq Afrique qui sont dans des dynamiques économiques, politiques et sociales différentes à un point donné dans le temps. Et, finalement, je pense que votre question porte sur l’Afrique de l’Ouest. On peut distinguer l’Afrique de l’Ouest, mais il faut voir que ces questions ont peu d’impact sur ce qui se passe au Kenya, en Tanzanie, au Mozambique ou en Ouganda.

Les bailleurs de fonds tiennent-ils compte de ce que vous dites dans leur approche de l’Afrique ?

Les bailleurs de fonds demeurent un acteur important en Afrique. Ils jouent un rôle utile et nous avons la chance d’avoir un Africain, Makhtar Diop, à la tête de la SFI et Kristalina Georgieva d’origine bulgare, à la tête du FMI. Ils comprennent l’une et l’autre les dynamiques que je viens de décrire et apportent un soutien significatif au continent. L’Union européenne et d’autres bailleurs ne sont pas en reste.

Cela dit, il y existe une telle disproportion aujourd’hui entre les moyens des acteurs publics et ceux des acteurs du secteur privé que le défi le plus important pour l’Afrique dans les années qui viennent est de bénéficier des masses de capitaux privés disponibles dans le monde. Les unes se comptent en dizaines de milliards de dollars et les autres en centaines de milliards.

Le développement que nous voyons actuellement en Afrique est en avance sur mes attentes et cela me rend plutôt optimiste. Il y a vingt ans, je ne pouvais pas appeler un investisseur de la Silicon Valley et l’entendre me parler spontanément d’Afrique. Aujourd’hui, quand je les appelle, ils ne parlent plus d’Afrique mais du Kenya, du Nigeria et de l’Égypte. Cela veut dire qu’ils sont descendus au niveau des pays, nous placent sur la carte et qu’une étape fondamentale a été franchie. À présent, quand ils m’appellent, ce n’est plus pour me demander s’il faut investir en Afrique ou pas mais où il faut investir en Afrique. Ils veulent être éclairés sur les dynamiques des pays. C’est très positif.

Comment faut-il aujourd’hui traiter la dette africaine ?

Sur le long terme, la seule solution à la dette est la croissance et celle-ci viendra des éléments dont je viens de vous parler. Regarder la dette, c’est souvent regarder le symptôme plutôt que le mal. La dette n’est pas mauvaise en soi si on a assez de croissance et qu’on la rembourse. Tous les États qui ont fait leur décollage économique se sont endettés à un moment parce qu’ils avaient besoin d’un capital supérieur à leurs capacités d’épargne propre.

L’obsession, ce doit être la croissance économique. Dans ce contexte, il faut à tout prix obtenir une meilleure mobilisation des ressources domestiques des économies africaines. Le développement d’institutions financières locales et en particulier celui de systèmes de retraite par capitalisation, compte tenu de la jeunesse de la population sur le continent, sont essentiels pour financer et stimuler l’investissement.

La croissance économique est un impératif d’autant plus important pour l’Afrique que la croissance démographique y est très élevée. C’est un peu moins le cas maintenant, mais à l’époque où il y avait 3,8% de croissance démographique en Côte d’Ivoire, chaque année où la croissance économique annuelle était inférieure à 4%. On reculait ! C’est quand même extraordinaire alors qu’avoir 4% de croissance est une très bonne performance économique. Cette pression supplémentaire en Afrique est réelle mais, la Chine l’a montré, il est possible d’avoir une croissance explosive et ce pendant longtemps.

Pourriez-vous donner un mapping personnel des pays qui sont en train de trouver leur trajectoire et une méthode ?

Je ne veux pas décerner de bons et de mauvais points entre les pays. Des choses sont en train de se faire qui marchent. Pour ce qui est des opportunités, il faut commencer par l’agriculture parce que l’une des premières opportunités économiques reste tout de même de nourrir les êtres humains, surtout dans le contexte d’une urbanisation croissante. Vous pouvez voir un grand dynamisme dans toute la filière agricole.

Les paysans africains suent sang et eau pour produire une récolte agricole dans un environnement très hostile où, bien souvent, de 40 à 60% de cette récolte est détruite par les insectes ou pourrit bord champ. Nous pouvons dégager des gains énormes à faire tout le long de la chaîne de production agricole. Il y a beaucoup d’entreprises qui se sont créées dans ce domaine. Par exemple, il y a souvent des tensions en Afrique de l’Ouest entre éleveurs et cultivateurs. Un jeune entrepreneur ivoirien fait des mini-moulins qui permettent de transformer le surplus de la production agricole en aliments pour le bétail. Subitement, cette entreprise a créé une situation gagnant-gagnant. La récolte du cultivateur, qui pourrissait, est à présent valorisée. L’éleveur qui était toujours en conflit avec lui est content parce qu’il peut à présent nourrir son bétail. C’est cela que j’ai à l’esprit quand je parle d’innovation, de capital humain, de créativité. Cette idée vient d’un ingénieur ivoirien. Il était dans la région qu’il connaît et où il a des amis. La combinaison du savoir et de la connaissance locale conduit nécessairement à des innovations qui améliorent les choses. Dans tout le domaine agricole, il y a des opportunités extraordinaires. En ville aussi.

En Égypte, on trouve des entreprises qui se développent beaucoup dans la livraison de proximité. Les services financiers sont un autre domaine où l’on sait très bien qu’il y a un problème majeur des financements des PME quand il s’agit de petits prêts, de l’ordre de 1 000 à 3 000 $. De nombreuses solutions numériques se mettent en place. Au Nigeria, j’ai parlé à des promoteurs qui font des prêts basés sur des recommandations et qui subissent moins de 1% de perte. Tout cela est fait de manière numérique en profitant de l’expansion des téléphones cellulaires.

Il existe une infinité d’opportunités d’investissement ! Un des aspects les plus intéressants chez toutes ces entreprises africaines qui gagnent, c’est qu’elles sont en train de s’étendre à 10, 14, 20 pays. Il y a une contagion du succès quand elles arrivent à réussir quelque chose. Cela se fait par osmose, sans grande déclaration ni grande conférence mais au raz du terrain.

On sent en vous cette connaissance intime de la réalité. Êtes-vous tenté de basculer dans la politique ? 

Non, je préfère vraiment m’en tenir, pour l’instant, à ce que je connais. Je suis assez occupé comme cela et j’arrive à parler à tout le monde et à être écouté, ce qui est un avantage. Mon objectif pour l’instant est d’avoir de l’influence. Pour le reste, l’avenir nous le dira.

Avez-vous envie aujourd’hui d’écrire vos Mémoires, de conceptualiser et, surtout, de pousser plus loin cette vision analytique du monde ?

Oui, je travaille à quelque chose. Je crois que nous devons nous efforcer de poursuivre une tradition bien africaine, qui consiste à ce que les plus âgés partagent leur expérience avec les plus jeunes. J’ai beaucoup appris dans ma vie de mes lectures et j’espère ne jamais arrêter jusqu’au jour où je quitterai la planète. Tenez, je lis actuellement Homo Migrans, de la sortie de l’Afrique au grand confinement. Un livre extraordinaire et fascinant de Jean-Paul Demoule, très érudit, où il explique que nous sommes tous des descendants de migrants. Il donne une statistique que j’ignorais : à travers les âges et partout dans le monde, seuls 3% des êtres humains migrent. 97% des êtres humains meurent là où ils sont nés. C’est une statistique sur la très longue durée.

J’encourage tous ceux qui ont une expérience à écrire pour la partager. Pendant longtemps, j’étais dans l’action et me disais ce que disent les Anglo-Saxons : « Les actes parlent plus haut que les mots ». J’arrive à une position plus nuancée aujourd’hui, avec peut-être un meilleur équilibre entre « l’action » et « les mots »

Avec votre connaissance des continents, quel est celui qui vous a le plus inspiré ?

C’est juste une affaire de circonstances. Je pense que, si j’avais vécu au XIXe siècle, Cela aurait été l’Amérique. Le XXe siècle aura été largement, dans sa seconde moitié, le siècle de la Chine. L’échelle de cette transformation est sans pareil et sans précédent. Ezra Vogel, le plus grand spécialiste américain de la Chine, décrit par le menu la transformation que Deng Xiaoping a réussie et dit que jamais un être humain n’a permis la sortie de la pauvreté d’autant d’êtres humains. Je pense que c’est vrai : 700 millions de Chinois sont sortis de la pauvreté. Quand je suis allé en Chine pour la première fois en 1984, on n’y mangeait pas à sa faim. La Chine avait 259 milliards $ de PIB pour 1,2 milliard d’habitants. Ce pays crée aujourd’hui 17 000 milliards $. Cette transformation a des implications extrêmement profondes pour tout le monde. Personne dans le monde ne peut penser ne pas être touché par un changement aussi majeur dans la répartition du pouvoir économique sur notre planète.

Les défis sont nombreux. Ce que nous avons, nous Africains, face à ces défis, c’est notre intelligence, nos capacités, nos émotions, notre détermination et nos convictions. C’est le seul matériau que nous avons pour travailler. Cette question de l’investissement dans les hommes, les femmes et les enfants est au cœur de tout. Nous ne pourrons nous en sortir que par cela.

On oublie aujourd’hui que, dans les années 1970, l’Asie était considérée comme un vaste désastre. On déplorait les guerres du Vietnam, du Cambodge et du Laos, les coups d’État des Philippines et de la Thaïlande. Beaucoup de gens croyaient alors plus en l’Afrique qu’en l’Asie du Sud-Est. Aujourd’hui, c’est un océan de prospérité. J’ai eu la chance de rencontrer Lee Kuan Yew pendant quelques heures que je n’oublierai pas. Il m’a dit : « L’objectif de Singapour est de répandre la prospérité. » Il n’y avait au début que les quatre Tigres que sont la Corée du Sud, Taiwan, Singapour et Hong Kong, des exceptions dans un océan de misère. Regardez à présent le Vietnam où je suis allé très souvent, la Thaïlande, les Philippines et la Malaisie. Tous sont extraordinaires Lire la suite sur magazinedelafrique.com.

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