La faillite morale de la communauté internationale

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Roméo Dallaire avait essuyé un refus de l’ONU d’intervenir pour mettre fin au génocide rwandais, en 1994, alors qu’il était à la tête des Casques bleus dans ce pays.

L’histoire se répète-t-elle ? En cette 28e commémoration du début du génocide rwandais, l’horreur défile à nouveau devant nos yeux ébahis, mais distants. Cette fois, c’est l’Ukraine qui est le théâtre de massacres. Boutcha, Marioupol, et où ailleurs ? Le refus d’intervenir de la communauté internationale est encore là, mais invoqué pour des raisons différentes. Le point central demeure le même : « les êtres humains ne sont pas un facteur [suffisamment] important pour nous influencer à vouloir littéralement les sauver et empêcher qu’ils se fassent tuer », laisse tomber Roméo Dallaire.

Pour celui qui avait essuyé un refus de l’ONU d’intervenir pour mettre fin au carnage de 1994, alors qu’il était à la tête des Casques bleus au Rwanda, la faillite morale de la communauté internationale retentit une nouvelle fois. Bien que l’étendue du génocide rwandais, avec ses 800 000 victimes, ne soit pas comparable aux pertes de vies humaines en Ukraine, les similitudes dans la réaction de la communauté internationale sont là et sont « scandaleuses », relève l’ancien sénateur canadien.

Et pourtant. En 2005, tous les pays du globe ont adopté, sous l’égide de l’ONU, le principe de « responsabilité de protéger » les populations contre les génocides, les crimes de guerre, les nettoyages ethniques et les crimes contre l’humanité.

« Le monde entier s’était mis d’accord sur la responsabilité d’intervenir en cas de [violations] massives des droits de la personne, rappelle le général Dallaire. Mais ce qu’on remarque, c’est que les besoins [d’être protégés] des êtres humains en Ukraine tombent quasiment en dernier lieu [de tous les facteurs pris en considération] ».

Par crainte de créer une escalade et de déstabiliser la sécurité internationale, les pays occidentaux ont privilégié des « méthodes indirectes » pour appuyer les Ukrainiens, comme des transferts d’armes et des sanctions économiques. « Malgré les millions de personnes déplacées, les viols, les quantités de victimes civiles, les violations des droits de la personne, on est à la frontière du conflit, et non pas dans l’intervention directe pour protéger ces gens-là », dénonce-t-il.

Or, la menace ne réside-t-elle pas aussi dans ce message envoyé à la Russie que, malgré les infractions au droit international qu’elle commet, la communauté internationale restera sur les lignes de côté ? demande le général Dallaire.

« Si chaque pays qui a des armes nucléaires peut jouer comme les Russes l’ont fait pour garder tous les pays de l’OTAN à l’extérieur du combat, on ne va pas juste avoir [la guerre en] Ukraine, mais on risque de voir d’autres pays se faire envahir. »

Spectatrice

Vingt-huit ans après que la communauté internationale est restée spectatrice des carnages perpétrés au Rwanda, des passages de l’ouvrage J’ai serré la main du diable. La faillite de l’humanité au Rwanda, dans lequel Roméo Dallaire retrace cette tragédie, demeurent d’une actualité troublante. Comme cet extrait sur l’« incapacité de l’humanité à entendre l’appel à l’aide lancé par un peuple en danger », ou celui sur la volonté d’agir des États, dont « chacun se trouvait une excuse pour ne pas être celui qui bougerait ».

« C’est la même réaction de la communauté internationale, qui ne veut pas intervenir parce que ce n’est pas dans notre intérêt à nous, mentionne le général Dallaire. Seulement, cette fois, on [fait référence] à la sécurité internationale. »

Les Ukrainiens nous pardonneront-ils un jour de les avoir regardés mourir sans broncher ? « Je pense que sur le plan éthique, les Ukrainiens auront le droit de se questionner sur cette quasi-inaction de la part des autres pays », affirme celui qui a souffert d’un choc post-traumatique à son retour du Rwanda. « Les Ukrainiens vont peut-être nous regarder comme les Polonais nous avaient regardés au début de la Deuxième Guerre mondiale, quand on les avait essentiellement abandonnés. »

Envahisseur blessé

Les fenêtres pour une intervention de la communauté internationale se resserrent toutefois à mesure que la guerre progresse, souligne Roméo Dallaire. « La possibilité que la Russie utilise des armes nucléaires tactiques augmente depuis qu’on fait face à un ennemi saigné, embarrassé et qui, dans cette blessure, peut devenir plus imprévisible dans sa décision ultime de vouloir atteindre ses objectifs. »

La guerre en Ukraine est de surcroît devenue une guerre urbaine, avec plus de possibilités d’embuscades. « À part la guerre civile, c’est une des pires guerres à combattre », explique l’ex-militaire. Pour gagner, le président russe, Vladimir Poutine, devra déployer des moyens plus robustes. Mais à l’inverse, si l’OTAN décidait d’intervenir, l’Alliance aurait besoin d’envoyer beaucoup de soldats sur le terrain pour chasser les Russes du territoire ukrainien.

« Ça nécessiterait probablement des centaines de milliers de troupes, tandis qu’au début, on aurait pu potentiellement faire ça avec beaucoup moins [de soldats], et on n’aurait pas eu un ennemi potentiellement plus désespéré devant nous », poursuit le général Dallaire.

À la dissuasion nucléaire s’ajoute aussi la crainte de voir des militaires mourir lors d’une mission à l’étranger. « Ça peut être très difficile à vendre à la population [locale] », souligne-t-il. L’ex-militaire rappelle à cet égard l’épisode traumatique pour les Américains et pour le président Bill Clinton de la bataille de Mogadiscio de 1993, au cours de laquelle 19 militaires américains avaient perdu la vie. Certains corps avaient été traînés par des voitures à travers les rues de la capitale somalienne.

« Est-ce qu’on veut vraiment prendre le risque de perdre des troupes pour aller sauver les Ukrainiens ? Selon moi, il ne semble pas y avoir un désir des pays de prendre ce risque-là. Mais jusqu’ici, ils n’ont pas été obligés de répondre à cette question, parce que, [de toute façon], on a peur de l’escalade militaire. »

Dans son livre, le général Dallaire reprenait les paroles de l’ancien chef libéral Michael Ignatieff, qui soulignait à l’époque qu’une guerre sans risque menée pour la protection des droits de la personne constituait une « contradiction morale ». Puisque « la guerre sans risque suppose que notre vie compte plus que celle de ceux que nous voulons sauver », relevait-il.

D’ici à ce qu’on démêle ces contradictions, Roméo Dallaire espère que des enquêteurs du Conseil des droits de l’homme de l’ONU se rendront rapidement en Ukraine pour documenter les violations des droits de la personne, les crimes de guerre et les possibles massacres qui pourraient revêtir une intention génocidaire. Pour qu’encore une fois, on puisse dire : plus jamais.

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