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Traite négrière : Assumer notre part de responsabilité pour nous réapproprier notre historicité. 1ère Partie

A quand l’hommage autocritique des africains à la mémoire des victimes de l’esclavage et de la traite négrière ?
Faut-il le rappeler ? La traite négrière débute en Afrique quatre siècles (400 ans) avant la colonisation. Sur la côte atlantique de l’Afrique, les premières transactions entre les explorateurs

Dr Alexis Dieth Professeur de philosophie
Dr Alexis Dieth
Professeur de philosophie

portugais et les chefs africains datent de 1442. Les royautés et les aristocraties militaires qui règnent sur le continent, traitent et commercent librement avec les blancs dans ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui un partenariat égalitaire fondé sur la complémentarité des intérêts. Le continent noir est encore mal connu par ces derniers qui de surcroît ne sont pas adaptés au rude climat pour pouvoir s’enfoncer à l’intérieur des terres afin d’aller à la chasse aux esclaves. Cette incapacité matérielle des esclavagistes occidentaux à s’engager en profondeur dans le continent à cette époque, soulève une série de questions dérangeantes? Qui a institué l’asservissement de certaines populations à l’intérieur de l’Afrique Noire? Qui a organisé la capture et le convoyage des esclaves, de l’intérieur des terres vers les côtes atlantiques? Qui administrait les comptoirs et organisait le commerce négrier à l’intérieur du continent et sur les Côtes africaines ?

En interrogeant notre part de responsabilité dans ce commerce honteux, le questionnement ne vise pas à disculper les protagonistes occidentaux. Le travail autocritique permanent de la société occidentale sur elle-même qui doit lui permettre de remettre en question son égocentrisme dominateur, la libérer de son arrogance, de ses préjugés racistes envers les Africains est nécessaire. Est aussi nécessaire notre réflexion autocritique sur notre mémoire historique. Nous devons assumer notre part de responsabilité dans la traite négrière pour nous réapproprier notre historicité. Rejeter cette responsabilité, c’est aliéner notre liberté d’acteur historique au protagoniste occidentale qui assume la sienne. C’est en faire le dieu tutélaire et le responsable absolu de notre passé, de notre présent et de notre avenir. Accepter au contraire d’assumer notre part de responsabilité dans l’histoire de la traite négrière, de même que dans celle de la colonisation, c’est nous réapproprier notre capacité à agir pour faire l’histoire, pour la modifier en bien et en mal à partir de nos choix et de nos décisions souveraines quand bien même nous serions dans les fers.

La traite négrière occidentale s’est appuyée sur une idéologie d’infériorisation raciale qui servait à la légitimer aux yeux de ses entrepreneurs. L’esclavage interne africain s’est aussi appuyé sur une idéologie d’infériorisation des populations et des catégories sociales ciblées par les chasseurs locaux d’esclaves. En Europe occidentale, le commerce des esclaves a donné naissance à de grandes banques européennes et alimenté l’économie européenne. Mais la traite négrière a aussi alimenté la trésorerie de certaines royautés et empires précoloniaux africains. Elle a assuré la fortune et la prépondérance militaire et politique de certaines grandes familles qui continuent de diriger des États de nos jours.

Les stigmates de l’esclave interne et l’idéologie de l’inégalité qui le légitimait, continuent de structurer les mentalités sur le continent africain et de déterminer en nos États, les politiques de prédation, d’exclusion et de ségrégation. Quelle différence y-a-t-il entre ce commerce honteux d’hier et le commerce aliénant d’un Etat rentier africain qui cède aujourd’hui des portions entières de son territoire ou de ses ressources vitales à une puissance occidentale ou orientale dans un troc honteux qui rappelle ce passé douloureux ? N’y-a-t-il pas un lien entre l’esclavagisation et l’extranéation des peuples vaincus dans les guerres internes d’établissement d’hier et les politiques contemporaines de ségrégation et d’exclusion des peuples désignés comme étrangers et illégitimes dans les États de nos jours? Un de nos chefs d’État n’a-t-il pas récemment récusé publiquement la légitimité de son successeur sous le motif que ce dernier serait descendant d’une caste d’esclave ? La difficulté à construire en nos États pluriethniques et multiconfessionnelle d’aujourd’hui une nation citoyenne et un sentiment de commune appartenance n’est-elle pas liée à nos anciens contentieux géopolitiques qui remontent à la période de l’esclavage interne et de la traite négrière ?
Nous devons donc nous réapproprier notre passé afin de nous en libérer pour ne pas le subir indéfiniment. Nous devons nous réapproprier notre mémoire et notre historicité en tant qu’acteurs de la traite négrière pour adhérer pleinement aux valeurs républicaine de liberté, d’égalité de fraternité et de tolérance et en faire les principes structurants de la politique économique et sociale de nos États. Au mea-culpa des occidentaux doit répondre notre propre mea-culpa dans une logique de détermination impartiale des responsabilités dans l’abomination. Sommes-nous coupables ? Il nous faut donc revisiter notre histoire pour nous libérer de la position infantilisante de l’éternelle victime qui n’est jamais responsable du cours de son existence. (A Suivre)

Dr Alexis Dieth
Professeur de philosophie
Cedea.net

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