PARTAGER
Nous adorons nos ordures ; c’est pour cela que nous n’avons jamais interpellé nos autorités face à cette situation.
Ce week-end, j’ai traversé les villes de Daloa, d’Issia, de Guibéroua et de Gagnoa. Et partout, j’ai fait le même constat: des centres-villes sans aucun charme, sans aucune esthétique, encombrés de kiosques, de tables, où l’on vend de tout ; des villes sans espaces verts ou monuments, avec des ordures partout.

Et c’est la même chose à Bingerville où j’habite, dont la voie principale est aussi encombrée de tables et de kiosques, et où la rue défoncée qui mène à mon quartier de Gbaba-Extension est toujours jonchée d’ordures. à Adjamé, quartier jouxtant celui du Plateau qui se veut la vitrine de la capitale économique, la population vit dans les immondices depuis si longtemps que cela fait partie de l’identité de la commune. Si un jour quelqu’un envisageait de nettoyer cette commune, les habitants seraient capables de manifester contre une telle opération.

Venance Konan, DG de Fraternité Matin
Venance Konan, DG de Fraternité Matin

Vous pourrez observer les mêmes choses à Adzopé, Abengourou, Abobo, Koumassi, Korhogo, Treichville, Odienné, Port-Bouet, Man, Duékoué, Daoukro, Bouaké ; bref, partout en Côte d’Ivoire. Dans ce pays, l’esthétique et la propreté de nos cités sont les cadets des soucis de nos édiles. Apparemment, la seule chose qui les intéresse, c’est d’encaisser le maximum de taxes, et pour cela, il faut installer le maximum de commerçants, partout, le long des principales voies. Dans ce pays, tout le monde veut être commerçant, et personne ne peut dire à qui que ce soit qu’il y a des endroits réservés à cela.

J’ai visité la Tunisie à plusieurs reprises, lorsque Ben Ali était encore au pouvoir. Et l’une des choses qui m’avaient le plus frappé était la propreté des villes et les espaces verts. Chaque ville avait son boulevard de l’Environnement. Et l’on m’avait raconté que le maire de la ville d’Hammamet fut limogé un jour par le président Ben Ali, parce qu’il avait trouvé la ville sale.

Dans notre pays, la saleté ne dérange strictement personne, et l’on vit avec, dedans, à côté, sans état d’âme. Nous adorons nos ordures ; c’est pour cela que nous n’avons jamais interpellé nos autorités face à cette situation. Et ces autorités adorent aussi leurs ordures. Nous avons tous grogné ici parce que les factures d’électricité avaient pris l’ascenseur et que le ministre Gaoussou Touré des Transports avait voulu changer nos permis de conduire. Mais personne à Adjamé, Abobo, Bingerville, Koumassi, Dabou, nulle part, ne grognera un jour parce qu’on le laisse vivre dans la saleté. Nous avions manifesté la plus totale indifférence devant le spectacle de l’ancienne maison d’Houphouët-Boigny et le siège historique du Pdci-Rda à Treichville transformées en dépotoirs.

Sous le règne de Laurent Gbagbo, nous avions vécu des années ici au milieu des ordures, sans trop nous plaindre. À l’avènement du Président Ouattara, les ordures furent enlevées, la ministre Anne Ouloto dégagea certaines voies et nous applaudîmes. Mollement. Mais chassez le naturel, il revient toujours au galop. Notre naturel est donc revenu en force. Et nos villes sont redevenues laides et sales. Et ! Ma foi, nous nous en accommodons. Parce qu’au fond, c’est ce qui nous convient. Lorsque nos élites visitent les villes d’autres continents, notamment celles d’Europe et d’Amérique du Nord, elles ne manquent pas de s’extasier sur leur propreté. Mais de retour chez elles, cela ne les intéresse absolument pas de chercher à rendre leurs villes aussi propres et belles que celles qu’elles ont visitées. Parce qu’une ville ordonnée, propre, fleurie, c’est une affaire de Blancs.

Regardez ce que nous avons fait de notre lagune et de notre bord de mer ! Imaginez que la ville d’Abidjan, avec cette lagune et cette mer se soit trouvée en Europe ou en Amérique. Nous sommes tous d’accord qu’elle aurait été autre chose, c’est-à-dire une merveille. Et nous sommes tout aussi d’accord sur le fait qu’il est normal qu’elle soit dans cet état parce qu’elle se trouve en Afrique. Aujourd’hui, la baie de Cocody est en train d’être réhabilitée. Mais regardez le reste de la lagune. Allez voir à Blockauss, Vridi, Bingerville, Attécoubé… Et puis attendez de voir ce que nous ferons subir à cette baie de Cocody lorsqu’elle sera réhabilitée.

Alors, croyons-nous vraiment que nous pourrons émerger si nous ne sommes pas capables de nous débarrasser de nos ordures, d’embellir notre environnement, d’entretenir nos infrastructures ? Regardez les ouvrages en béton qui séparent nos voies rapides et nos ponts. Ils sont tordus, cassés par endroits et représentent de vrais dangers pour les conducteurs. Regardez les ouvrages en acier qui bordent les ronds-points, surtout celui qui se trouve au début de l’autoroute de Grand – Bassam. Déjà tout tordu alors que cette route vient à peine d’être ouverte.

Il y a quelques années, quelqu’un avait installé des horloges le long de certaines voies. Elles se sont arrêtées les unes après les autres, se sont tordues, et sont tombées toutes seules, dans l’indifférence générale. Quel genre de peuple sommes-nous donc ? Sommes-nous vraiment certains que nous voulons émerger ? Ou alors, dans notre esprit, cette histoire d’émergence n’engage que le Président de la République, seul ; et certainement pas nous autres.

Venance Konan

REAGISSEZ A CET ARTICLE

Laisser un commentaire