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Colin Crouch

« La démocratie n’y est plus vue comme un ordre politique à construire en commun, entre les différents groupes ou classes constitutifs de la communauté politique, mais comme une réalité déjà édifiée qui doit être donnée et distribuée par l’État. On ne songe plus à bâtir un État démocratique. On demande à un État posé comme par essence toujours démocratique de distribuer des droits ou de la reconnaissance juridique. De co-constructeurs de la démocratie, les individus des sociétés démocratiques en deviennent les créanciers »,  Alain Caillé.

« Post-démocratie » est un essai publié en 2000 par Colin Crouch (éditions Diaphanes). Né en 1944, politologue et sociologue britannique, il débute à la London School of Economics en 1969, en qualité de lecteur. Enseignant successivement à l’Université de Bath et d’Oxford, il tient de 1995 à 2004 la chaire de Science Politique à l’Institut universitaire européen de Florence et y enseigne la sociologie. Jusqu’à 2011, il est professeur de Management public au sein de l’University of Warwick Business School.

Quel sens donner à l’utilisation du préfixe « post » accolé ici à celui de démocratie ? C’est l’idée de mouvement, de changement à l’intérieur même d’un concept : il en garde le nom, mais ses changements sont si importants qu’il convient de lui ajouter un préfixe « post ». C’est l’après paradigme, vers une forme de dépassement. Dépassement qui ne demeure pas total puisque le paradigme a laissé de considérables marques. C’est pourquoi sa présence est essentielle.

Appliqué au concept de post-démocratie, c’est l’image que cette dernière a dépassé « l’idée d’un gouvernement par le peuple, et remis en cause l’idée même de gouvernement ». Un dépassement perceptible selon l’auteur dans l’évolution de l’équilibre de la citoyenneté : « Effondrement de la déférence envers les gouvernements (…), la revendication d’une transparence publique totale et la réduction de la fonction des hommes politiques ». Ainsi, la « classe politique » forme ses propres réponses face au dépassement à l’œuvre et de leur fonction. Pour ce faire, elle recours essentiellement aux techniques « courantes de la manipulation politique contemporaine », qualifié aussi de show business et de marketing commercial. La période « post » est donc une période très complexe où les réalités formelles du « pré-dépassement » restent présentes.

L’influence croissante des lobbies économiques sur la question politique, débouchant sur une modification des agendas des gouvernements en matière économique, la privatisation exponentielle des services publics ou encore la séparation considérable entre la base citoyenne militante et les partis politiques engendrent de graves conséquences sur la réalité des droits des citoyens. Car la post-démocratie, c’est aussi une remise en cause de la citoyenneté. La citoyenneté active (la participation à la direction de la vie de la cité) laisse place à une citoyenneté « passive » où l’édiction de normes permet la protection de l’individu contre l’autre – autrui – mais surtout contre l’État.

C’est la fragmentation de la population qui est en jeu

Post-démocratie, par Colin Crouch aux éditions Diaphanes.

Post-démocratie, par Colin Crouch aux éditions Diaphanes.

Quelle place pour le citoyen au cœur de cette « phase » démocratique ? La nuance peut être apportée ici car la « post-démocratie » n’est pas un moment où le citoyen n’existe plus, où il n’est plus pris en compte ni écouté : jamais les sondages et la communication politique n’ont connu pareille importance. La post-démocratie se soucie de l’avis des individus, c’est ce qui lui reste du moment « démocratique ». Quelle articulation entre citoyenneté passive et intérêt pour l’individu ? Force est de constater la multiplication de réseaux, d’associations poursuivant collectivement des objectifs qui leurs sont propres. Est-ce pour autant une représentation, une marque de la bonne santé de la démocratie ? Colin Crouch répond par la négative : pour l’auteur, ces « regroupements » sont les témoins d’une« société libérale forte », mais pas d’une« démocratie forte ». Leur poids n’est que trop faible au regard de l’influence que peuvent avoir les lobbies d’intérêts économiques auprès des gouvernements et – surtout – auprès de l’agenda politique.

La conduite de l’idéal démocratique tend vers une démocratie maximale, celle qui se perd au cœur de la post-démocratie. L’auteur démontre rigoureusement, à travers six chapitres concis et précis, par quels mécanismes et par quelles caractéristiques les démocraties modernes sont entrées dans une phase « post-démocratique ».

Les médias, un rôle essentiellement « publicitaire »

La post-démocratie représente la courbe descendante de la parabole démocratique évoquée. La courbe ascendante se situe entre 1945 et 1980, celle de l’ère des États providence : consommation de masse, croissance de la production, soutien de l’État, politisation et revendication des masses… À partir des années 1990, on assiste à l’avènement de la « courbe libérale de la démocratie » mêlant conservation des institutions et dégradation de la citoyenneté (c’est à dire de la capacité des citoyens à changer les instances politiques). Ces deux vecteurs étant accompagnés par les médias qui jouent, selon l’auteur, un rôle essentiellement « publicitaire » livrant une mise en scène constante de la vie politique, des hommes politiques et de la politique. Cette évolution est constante car elle est véhiculée par « l’inévitable entropie de la démocratie ». L’élection n’échappe pas à cette dernière : le changement électoral est visible au sein d’un débat public érigé en spectacle – sous contrôle – face à des citoyens devenus apathiques et passifs.

La politique ne semble se jouer qu’au regard d’interactions entre acteurs : le gouvernement élu, les lobbies et les élites économiques.

Le « moment démocratique » décrit, c’est celui où les sociétés tendent vers une « démocratie maximale » à la suite de l’instauration de la démocratie ou suite à de « graves crises de régime ». Le phénomène donne lieu à un certain enthousiasme, à une redéfinition collective de la vie en société et à une mise à l’écart « de groupes puissants non-démocratiques ». Aussi, c’est une période dans laquelle les sociétés ne connaissent pas – encore – l’art de la manipulation. Crouch envisage même la possibilité d’une incarnation autoritaire des mouvements de masse.

Cette phase se décline dans le temps. L’engagement politique élevé des années 1940-1950 faiblit, les élites sont de plus en plus présentes et apprennent à manipuler les citoyens. Les problèmes politiques deviennent complexes – emportant une technicisation des questions qui limite la participation de tous – et les électeurs désertent les bureaux de vote.

Les premières crises des années 1970 ainsi que la dérégulation financière des années 1980 vont accélérer le processus : la consommation de masse s’essouffle face à la prééminence des marchés. Le capital s’impose face au travail, les régimes de protection sociale s’effritent et l’influence des syndicats chute.

Les multinationales, en relation constante avec les élites politiques

Les raisons de la crise démocratique sont explicitées successivement avec une logique implacable par l’auteur qui nous amène à le suivre sans sourciller. Il développe dans un premier temps l’influence du modèle de l’entreprise multinationale qu’il qualifie d’institution clef de la post-démocratie. Cette même entreprise qui ne cesse de se diluer, de sous-traiter en masse pour se débarrasser de ses tâches manuelles, pour ne plus se concentrer que sur l’aspect « communicationnel » et – surtout – pour ne plus rendre visible les responsables de ces grandes multinationales. Elle développe un « nouveau paradigme » : c’est l’entreprise fantôme qui se concrétise à partir des années 1980. Les entreprises deviennent des « modèles institutionnels » pour devenir des « concentrations de pouvoir », à côté des élites politiques avec lesquelles elles sont en relation constante.

L’autre versant porte sur les classes sociales et sur les citoyens. Colin Crouch démontre comment l’affaiblissement de l’importance politique des travailleurs a joué sur la crise de la démocratie. Au delà de cet affaiblissement, on retrouve l’idée d’une absence d’organisation des autres classes sociales, notamment celles qui se sont développées au cours des années 1970 avec l’essor des emplois du secteur tertiaire. La crise des bases citoyennes des partis – évoquée avec le problème du réformisme contemporain – amène l’universitaire à évoquer la nouvelle forme du « parti politique » au sein du moment post-démocratique. Ces derniers ont repris le modèle de l’entreprise au cœur d’une reproduction perpétuelle des élites politiques et de l’établissement assumé de relations avec les grandes multinationales par le biais notamment de contrats divers (sondages, analyses, conseils…) et d’évaluations. Ces nouveaux partis sont pourtant plus nuancés que cela : aux traits post-démocratiques évoqués (réelle attention aux sondages d’opinion visant les électeurs) se rajoutent des traits « pré-démocratiques », consacrés par les relations étroites des partis avec les milieux économiques et patronaux. Cette congruence entre milieux économiques/patronaux et milieux politiques se traduit par une privatisation accrue des services publics mais aussi – de facto – de la citoyenneté.

La démocratie, « une coquille vide »

C’est aussi une réduction des droits des citoyens puisque l’opacité de la structure publique désormais privatisée (sous-traitée ou concédée a minima) empêche le citoyen d’exercer un contrôle direct. Ainsi, l’État, par perte de confiance due aux idéologies libérales et économiques – qui tendent à convaincre que l’État est bien moins compétent que les marchés – a tendance à se délester de ses activités principales de gestion de l’intérêt général et de l’égalité d’accès pour « se consacrer à son image ». Telle une entreprise privée. L’absence réelle de contrôle des citoyens renforce l’idée selon laquelle la véritable relation entre ces derniers et l’État reste concentrée sur le jeu électoral.

L’apport de cet essai est indéniable tant il démêle avec précision toutes les caractéristiques qui font la post-démocratie. Du néologisme aux classes sociales, en passant par les entreprises multinationales et les partis politiques, sa démonstration est pertinente et d’actualité. L’auteur ne sombre pas dans un fatalisme certain, celui qui empêche de croire à tous changements. Si « la démocratie est de plus en plus une coquille vide », Colin Crouch nous montre qu’il est de notre devoir de « retrouver des marges d’action ».

Auteur: Clément. Étudiant en Science Politique, Clément s’intéresse aux dynamiques des politiques sociales et au rôle de régulation de l’État d’hier à aujourd’hui.

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