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Me Affoussiata Bamba-Lamine, ministre de la Communication, porte-parole adjointe du gouvernement

Quand la parole n’est pas octroyée, elle se négocie et quelquefois se gagne, au prix d’un sursaut.

Libéralisation de l’audiovisuel: Généralement tributaires des processus de réorganisation des sphères politique et économique, les médias, et particulièrement la télévision, sont des acteurs cruciaux dans les luttes de pouvoir, et dans la constitution des impératifs allouant une plus grande liberté d’expression aux citoyens. Quand la parole n’est pas octroyée, elle se négocie et quelquefois se gagne, au prix d’un sursaut. C’est dans cette ambiance que s’inscrit la libéralisation audiovisuelle, l’un des défis majeurs, à l’instar de la consolidation de la presse privée et du développement du réseau Internet, auxquels est confronté tout Etat dit “sérieux” et “ambitieux”. Toutefois, il est politiquement démontré que la plupart des gouvernements qui acceptent de donner la permission d’émission aux chaines privées ont tendance à laisser planer doutes et ambiguïtés quant à la marge critique pouvant être exercée par ces dernières, qui se cantonnent le plus souvent à une ligne éditoriale ouvertement apolitique et à la diffusion de nouveautés musicales visant à divertir.

Au regard de cette ambivalence, la libéralisation du secteur audiovisuel prévue, mérite plus d’attention qu’elle n’en a reçue jusqu’à maintenant. Selon la ministre de la Communication, Affoussiata Bamba-Lamine “toutes les mutations liées à la transition vers la Télévision numérique terrestre (TNT) qui avaient “retardé le processus ” ne constituent plus un frein à la mise en œuvre” de cette libéralisation. Dès mai 2016, il sera procédé au lancement d’appels d’offre suivi des autres étapes relatives à la procédure d’autorisation de nouveaux opérateurs sur le marché”. Remarquons que l’apparition des télévisions privées en Côte d’Ivoire doit sonner le glas à un monopole de plus de 50 ans que détenait la Radiotélévision ivoirienne (RTI), dont l’accès est jugé inéquitable par les opposants politiques. Si donc, l’ouverture médiatique peut jouer un rôle primordial dans la construction d’un espace public ” équilibré”, au bon fonctionnement des institutions publiques et des champs socio-politiques, ne serait-il pas judicieux de s’interroger sur les conditions d’établissement de ce sursaut médiatique ? Au-delà de ce grand bond technologique que représente le passage de la Côte d’Ivoire à la TNT (télévision numérique terrestre), à partir d’un paysage audiovisuel composé de deux chaînes publiques hertziennes et d’opérateurs privés satellitaires, que serait-il sans une libération de la parole conciliatrice et réconciliatrice, comme enjeu politique de taille ?

Raison pour laquelle nous balayerons du regard, une ébauche de ce bond en deux temps : en esquissant dans un premier, sa relation au contexte socio-politique, puis dans un deuxième, les conséquences de cette liaison dans une conceptualisation plus poussée du processus de réconciliation nationale en cours.

I- la libéralisation audiovisuelle : un critère de crédibilité des États Africains

Dans un entretien donné au journal ” le Monde ” Jean-Philippe Kaboré, secrétaire exécutif du Comité national de migration de la Côte d’Ivoire vers la TNT affirmait ceci : “Nous privilégions l’émergence d’opérateurs ivoiriens, avec une offre éditoriale nationale et régionale, pour créer un lien de proximité. Pour que la population adhère à la TNT, cette proximité est fondamentale. Ces chaînes devront diffuser des informations dans le domaine économique, agricole, de la santé, du transport ou de l’éducation. Le bouquet de chaînes gratuites se composera de trois chaînes publiques de la Radiotélévision ivoirienne (les deux chaînes existantes plus une chaîne nouvelle) et cinq ou six nouvelles nées du processus de libéralisation. Soit au total huit à neuf chaînes gratuites. Le gouvernement souhaite maîtriser cette transition parce que les médias peuvent jouer un rôle dans la montée en puissance de la violence politique chez nous mais ailleurs aussi “. Techniquement, cela se traduit par le déploiement d’un projet pilote dans la région d’Abidjan avec 1000 foyers bêta testeurs. Après quoi, seules les deux chaînes publiques plus une chaîne de tests seront diffusées, pour évaluer les avancées technologiques en matière de diffusion numérique, avant de l’étendre à l’échelle nationale.” En dépit des nouvelles licences d’exploitation de bouquets par satellite qui seront distribuées par la Haute autorité de communication audiovisuelle ( HACA) à des chaines de production nationale, après un appel à concurrence, nombreuses sont les voix qui s’élèvent contre la sincère volonté du gouvernement Ouattara de concevoir un pluralisme démocratique par la libéralisation du secteur audiovisuel.

Les plus amers brandissent l’argument d’un montant d’un milliard de FCFA, comme preuve indiscutable de la mauvaise foi du Président Ivoirien qui, disent-ils, veut une chose et son contraire. La caution pour ces télévisions privées commerciales qui devraient concurrencer la RTI, l’unique groupe de télévision du pays avec deux chaines, peut-elle réellement constituer un frein à l’autorisation d’émettre ? Il n’est pas faux de dire que l’histoire de la RTI est très étroitement liée à l’histoire du développement de la sphère politique ivoirienne. On peut aller même plus loin et affirmer qu’elle fut, à un moment donné, vecteur d’idéologies nationalistes, instrument et de diffusion du culte de la personnalité. Cependant, ceux qui s’intéressent à la Cote d’ivoire attestent de l’évolution du processus d’instauration d’un certain pluralisme dans l’émergence médiatique ivoirienne. Alors que la libéralisation est devenue un critère utilisé par les institutions internationales pour évaluer le degré de tolérance de la liberté d’expression dans les États africains, comment imaginerait-on, en toute logique, l’état d’esprit de celui qui a réinstallé notre pays dans le concert des nations en cinq ans. Le Président Alassane fait et fera tout ce qu’il faut pour que la visibilité internationale soit effective et reconnue. D’où la vacuité de ces analyses qui ne méritent pas notre attention.

De toute évidence, la RTI n’est pas une chaine privée. Devrions-nous l’exclure pour autant ? Elle est parmi les chaines destinées à produire des informations de bonne qualité avec un cadre juridique qui lui donne plus de liberté, sans pour autant tomber dans l’autre extrême. En revanche, il est illusoire de croire que la libération du secteur est un bâton magique qui garantirait inexorablement l’émergence de la démocratie. L’un des cas illustratifs est celui du Cameroun.

II – La libéralisation audiovisuelle comme un impératif à la fabrication du langage du pardon

Demandons-nous, d’entrée de jeu dans cette deuxième partie, comment la libéralisation du secteur audiovisuel ivoirien pourrait apporter des altérations importantes à notre paysage politique ? En amont, toute discussion sur l’importance de la télévision en Côte d’ivoire doit commencer par une remarque sur les avantages géographiques et géopolitiques de ce médium. Il est le meilleur moyen de communication pour atteindre le plus grand nombre d’ivoiriens. Au nom de ce postulat, trois avantages se dégagent :

Premièrement, les chaines de télévisions, devenues nombreuses, pourraient servir de support à l’éclosion d’une démocratie, en servant d’arène de débat neutre, présentant et opposant diverses opinions parfois incompatibles, donnant aux usagers les moyens de s’informer et de former leur compréhension des évènements politiques, voire même de se mobiliser en coalitions pro-démocratie dans le cas d’un gouvernement tendant vers l’autoritarisme ou la corruption, tout en redonnant la parole aux couches molles et meurtris.

Deuxièmement, l’usage de cette technologie moderne semble garantir le succès à la fois des projets en eux-mêmes et des modifications des comportements individuels, et à l’inculcation de valeurs de tolérance, de valeurs, de droits et de responsabilités en accord avec le fonctionnement démocratique, allant vers la création d’une culture politique démocratique où les citoyens sont mieux informés . Un espace aseptisé, une arène de débat neutre à laquelle tous peuvent accéder également pour exprimer une pluralité d’opinion, en bref ce qui nous préoccupe tous.

Troisièmement, ce changement permettra de comprendre que la télévision n’est pas seulement un outil de communication neutre transmettant des messages objectifs, mais bien un enjeu en soi, qui reflète la complexité des processus politiques à l’œuvre actuellement. Ces trois forces nous obligent-elles à confier directement cette responsabilisation des médias entre les mains des décideurs politiques ?

L’engouement actuel pour la libéralisation audiovisuelle en Cote d ‘Ivoire est telle qu’elle à l’avantage de nourrir un idéal à satisfaire les besoins du peuple ivoirien, en contact avec les réalités locales et favorisant une prise de parole capable de restaurer tous les exclus du système.

En guise de conclusion, faisons des propositions :

Puisque la domination des processus de communication est un enjeu, peu importe qu”il s’agisse du secteur public, privé ou communautaire, les médias télévisés ne sont pas, et ne seront jamais à l’abri des luttes locales pour le pouvoir, tant qu’elles ne pas sont assorties d’un cadre juridique approprié. De ce point de vue, il convient de souligner la nécessaire mise en place d’une “institution indépendante” chargée de réguler les médias dans la construction pluraliste d’un projet du pardon et de réconciliation. Il appartiendra également à cette nouvelle autorité d’accomplir une mission d’ouverture et d’apaisement, en attribuant des autorisations, uniquement à des opérateurs privés après un examen minutieux des cahiers des charges précis, empêchant ainsi les dérives préjudiciables à la tolérance à la paix. Sur ce débat, les usagers, quant à eux, sont certainement mieux en mesure de faire entendre leur voix, mais ce serait tomber dans un excès de populisme que de limiter une quelconque analyse à ce constat, sans l’inscrire dans les dynamiques propres au champ politique, matériel, symbolique, national, déontologique, éthique et professionnel.

Par ailleurs, privilégier des chaines privées religieuses et culturelles n’est pas une idée à exclure, en priorité. Aussi paradoxale que cela puisse paraître, la publicité de telles entités contribue à l’apaisement des cœurs et même par ces temps qui courent à lutter contre le radicalisme religieux et terroriste.

Une Tribune internationale de Lawrence Atiladé
Doctorant en science politique à l’EHESS-Paris

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