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En Afrique Noire, le temps est à l’élection au suffrage universel des despotes  en qualité de garants sécuritaires du nouvel ordre économique et géostratégique. L’épouvantail djihado- terroriste s’est substitué à l’épouvantail de la révolution communiste qui fit les beaux jours des despotes africains du temps de la guerre froide. L’élection au suffrage universel des despotes africains soulève donc de graves interrogations.

Dr Alexis Dieth Professeur de philosophie
Dr Alexis Dieth
Professeur de philosophie

Ne restaure-t-elle pas en Afrique Noire un statu quo ante  que l’on croyait révolu?  Menacée par le terrorisme djihadiste globalisé, notre époque politique et économique n’est-elle pas devenue  similaire à celle de la guerre froide entre les deux blocs où, dans l’Afrique des pré-carrés,  des dictateurs devaient tenir les lieux de l’ordre libéral et capitaliste pour contenir le danger communiste ? Ne sommes-nous pas subrepticement revenus en arrière, au temps où les pouvoirs autoritaires dans les démocraties à parti unique ou à parti dominant devaient garantir la stabilité politique et l’ordre public favorables au développement économique ? La réélection démocratique des dictateurs « libéraux », en qualité de garants de l’ordre public  censé permettre la croissance et l’émergence économique, ne ramène-t-elle pas, de fait, l’Afrique Noire à l’époque des Etats « libéraux » autoritaires censés garantir le développement économique ? En contradiction avec la rationalité historique, ce régressionisme ne l’est-il pas aussi avec la rationalité politique et économique stricto-sensu ?

L’histoire a démontré que, gardée par des despotes dans des démocraties à parti unique, l’économie libre de marché avait dégénéré en économie contrôlée par le pouvoir politique et par sa nomenklatura. La gouvernance autoritaire avait dégénéré en corruption politique. Le développement économique et l’émancipation sociale  avaient viré en sous-développement économique et en régression sociale.

Le développement endogène pourrait-il, aujourd’hui émerger d’un libéralisme économique réduit à sa forme mercantile dans des régimes despotiques? La croissance dans une économie de marché monopolisée par une oligarchie pourrait-elle conduire à l’intégration économique de la société et à la redistribution qui favorise l’intégration sociale de la diversité ? L’inclusion de la diversité, l’émancipation de la société pourraient-elles résulter d’une démocratie restreinte à sa forme procédurale et dirigée par une oligarchie politique ?

En Afrique Noire, l’économie de marché est encore monopolisée de manière illégitime et incongrue par les maîtres du pouvoir politique, comme elle l’était dans les sociétés lignagères précoloniales dans un contexte historique différent. La démocratie des procédures est la nouvelle version de la démocratie de parti unique ou de parti dominant. Réservant le jeu démocratique à l’oligarchie, elle fait système avec le mercantilisme qui limite les échanges aux maîtres du pouvoir politique et du pouvoir économique, bloquant ainsi en Afrique noire la naissance d’une société autonome libérée de la tutelle des autorités dominantes.

L’élection démocratique des dictateurs « libéraux » ramène donc de fait l’Afrique Noire à l’époque des Etats autoritaires qui devaient garantir le développement économique. La réduction de la démocratie à ses procédures en Afrique Noire favorise la mainmise des oligarchies et des démagogues populistes sur l’Etat. Elle protège le contrôle de la société par l’Etat et la mise sous tutelle des individus par des  personnages charismatiques. Dévoyé en mercantilisme, le libéralisme légitime économiquement la domination de la société par les maîtres du pouvoir politique qui sont aussi les maîtres de l’argent. Le mercantilisme restaure les anciennes hiérarchies, renforce les castes, creuse les inégalités nouvelles, accroît les exclusions, divise les sociétés au lieu de les unir et de les intégrer. Cette dérive de la démocratie et du libéralisme ne permet-elle pas de douter du projet de développement endogène, d’émancipation et d’intégration de la société par le marché, qui est celui de la démocratie libérale ?

Dans les démocraties de parti unique ou de parti dominant, le libéralisme économique,  n’avait pas dans la plupart des cas, réussi  à promouvoir le développement,  à créer une nation, à réaliser l’inclusion sociale et l’intégration économique de la cité  parce que ces régimes politiques étaient fondés sur la négation de l’égalité, de la liberté et de la créativité individuelle et collective.  Tout laisse donc à penser que le mercantilisme  institué des  démocraties procédurales ne produit donc pas  le développement endogène parce qu’il limite  les échanges à l’oligarchie, à la différence du libéralisme économique réel. Il tue la concurrence, donc la créativité et l’émergence des talents, parce qu’il est fondé sur le monopole qu’Adam Smith condamne, et qu’il tend à ne promouvoir que les intérêts des plus forts et des groupes dominants.

Dans ces dévoiements, où l’économie de marché prend de plus en plus la forme du mercantilisme  en Afrique Noire, le libéralisme africain s’accomplit en fait comme capitalisme sauvage, un capitalisme générateur de domination et d’oppression, et non pas de libération et d’émancipation. Dans cette perversion,  le libéralisme trahit sa vocation  qui est  de réguler automatiquement la société civile par le le libre échange, de pourvoir sans discrimination aux  besoins de tous les membres de la cité par la libre entreprise, et par le commerce, de réaliser l’émancipation générale par la libre expression des talents. La démocratie, devenue procédurale,  n’opère plus sa fonction essentielle de médiation entre  la société  civile, lieu de l’affrontement des intérêts et l’Etat qui permet d’unifier la diversité de la société par la loi ; la Loi étant la règle permettant de réaliser l’unité du particulier et du général.  Devenue exclusivement  procédure,  c’est-à-dire mécanisme d’accès  légal au pouvoir, la démocratie électorale  se transforme en instrument permettant à l’oligarchie et aux intérêts particuliers dominants de prendre possession de l’Etat.

Le libéralisme ne peut espérer réaliser son programme d’émancipation et d’intégration de la société par le libre échange  qu’en s’accomplissant comme libéralisme économique tempéré par la démocratie et non pas comme capitalisme sauvage et comme mercantilisme. La démocratie  ne peut réaliser son programme de lutte contre les inégalités et d’inclusion de la société qu’en se réalisant comme démocratie substantielle, et qu’en exerçant son rôle de médiation et d’harmonisation entre la pluralité des intérêts de la société civile et l’unité de la loi dans l’Etat.

Alexis Dieth

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