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évêques de Côte d'Ivoire
Le Pape et les évêques de Côte d'Ivoire lors de leur visite ad Limina à Rome en septembre dernier. - L'Osservatore Romano

L’esprit de cette intercession, qui se veut chrétienne et humanitaire, n’exigeait-il pas du clergé catholique qu’il dénonça clairement la haine meurtrière de l’Étranger et les crimes perpétrés à ce titre durant la crise post-électorale ivoirienne ?

Que penser de l’appel lancé par les évêques dimanche dernier au Président de la République pour l’élargissement judiciaire des prisonniers pro-Gbagbo détenus dans le cadre de la crise post-électorale de 2010-2011? Le ton impératif et l’objet de cet appel soulèvent, en effet, des questions. « La réconciliation naturellement exige la libération des prisonniers dans le cadre du conflit advenu dans le pays, surtout que de ce point de vue, personne ne peut se dire innocent » avait déclaré Mgr Ignace Bessi Dogbo.

Dr Alexis Dieth Professeur de philosophie
Dr Alexis Dieth
Professeur de philosophie

Cette déclaration de l’évêque de Katiola, faite au nom des évêques ivoiriens, est-elle une supplique chrétienne inspirée par les principes de charité et de compassion ou une intervention politique du clergé catholique qui prescrit à l’État une décision judiciaire? Respecte-t-elle le principe de laïcité de l’État, de la séparation de l’Église et de l’État, de la Religion et de la Politique? L’esprit de cette intercession, qui se veut chrétienne et humanitaire, n’exigeait-il pas du clergé catholique qu’il dénonça clairement la haine meurtrière de l’Étranger et les crimes perpétrés à ce titre durant la crise post-électorale ivoirienne ?
L’attitude équivoque de l’Église ivoirienne durant la crise post-électorale ivoirienne, attitude qui fut aux antipodes de celle de l’Église durant la crise politique centrafricaine, oblige les Ivoiriens que nous sommes à s’interroger. Dans cette première partie de la contribution que nous consacrons à ce questionnement, interrogeons donc, sous une perspective purement politique relativement au principe de laïcité, la légitimité de l’appel lancée par les évêques au Chef de l’État au profit de la libération des prisonniers pro-Gbagbo.
L’État de Côte d’Ivoire est un État laïque et sa justice une justice républicaine. L’Article 2 de la Constitution de 1960 dispose : « La République de Côte d’Ivoire est une et indivisible, laïque, démocratique et sociale. Son principe est le gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple ». Le principe de laïcité sépare l’Église de l’État, trace une ligne de démarcation entre la Religion et la politique, entre les dogmes confessionnels et la loi de l’État. Dans une société pluriethnique et multiconfessionnelle, la laïcité de l’État protège le vivre ensemble des membres de la cité et la coexistence des confessions. Elle garantit la liberté et le pluralisme des croyances, un pluralisme qu’empêche au contraire la représentation confessionnelle de l’État lorsque les dogmes d’une confession prétendent régenter la vie publique.
D’un point de vue politique, l’appel adressé par l’Église ivoirienne au Président de la République pour obtenir la libération des prisonniers pro-Gbagbo au motif qu’ils ne seraient pas les seules coupables d’actions délictueuses porte atteinte au principe de laïcité. L’interpellation du clergé catholique se prononce sur la culpabilité pénale judiciaire des protagonistes de la crise post-électorale et sur la légalité de leurs actions externes dans la temporalité de la guerre civile. Elle empiète sur les prérogatives de la justice temporelle de l’État. Cette intervention de l’Église dans les affaires de l’État et de sa justice doit donc être dénoncée. Il n’appartient ni à l’Église, ni à la Mosquée de déterminer les conditions judiciaires de la réconciliation civile des ivoiriens. L’Autorité morale de la Religion n’a pas à régenter la justice pénale de l’État
Il appartient par contre à l’Église et la Mosquée ivoiriennes d’appeler à la réconciliation des cœurs et d’y travailler activement : tel est leur domaine exclusif. Leur tâche est d’aider leurs coreligionnaires à faire de l’Amour du prochain, de la reconnaissance de l’Autre, de la charité envers l’Étranger, du refus du meurtre, les principes intérieurs de leurs actions extérieures dans la vie de la cité. C’est par cette médiation qu’adviendra la vraie réconciliation des Ivoiriens. Celle-ci n’est rien d’autre que le fait de rétablir dans les cœurs par les prêches, les sermons et par l’exemplarité des conduites, le sentiment de la fraternité universelle qui relie, au-delà de leurs différences, tous les êtres humains en tant que fils de Dieu sur la terre. La réconciliation vraie est la réconciliation intérieure des cœurs et des esprits dans les valeurs de la République. Cette performance doit être réalisée grâce à l’exercice du ministère moral de l’Église et de la Mosquée. La réconciliation extérieure des corps et des membres s’effectue à travers l’action judiciaire pénale de l’État qui, par la punition des coupables et la réparation des torts faits aux victimes, réunit dans la loi les citoyens divisés.
La fonction politique de la Mosquée et de l’Église dans une République laïque, et généralement dans toute cité terrestre, est de travailler à ce perfectionnement interne, à cette amélioration intérieure de leurs intentions et à cette réconciliation intérieure des hommes qui conditionne leur coexistence extérieure dans une fraternité réciproque. (Cf « La laïcité de l’Etat, valeur partagée des musulmans et des chrétiens de Côte d’Ivoire ». Blog d’Alexis Dieth : Médiapart. 20 Juin 2015).
La tâche sacerdotale terrestre des ministres des cultes est de soutenir le coreligionnaire dans sa bataille quotidienne contre sa servitude intérieure. Il s’agit de vaincre cette faiblesse innée qui pousse chacun à céder à la tentation de donner la priorité à son ego, d’exclure et de tuer l’Autre de s’approprier tous les biens et toute la lumière de ce monde au détriment de tous. Le rôle politique de la Religion est d’améliorer l’âme du citoyen, de le réarmer moralement pour qu’il puisse se désapproprier de lui-même afin de passer de l’amour inné de soi à l’amour du prochain. Relativement à l’État, le devoir politique de la Mosquée et de l’Église est de dénoncer moralement les dérives du Prince lorsque ce dernier cède à l’hubris du pouvoir temporel, transforme le pouvoir politique en pouvoir de mort et porte atteinte à la dignité humaine. Au plan social, sur le registre de la charité, il est de porter assistance aux victimes de l’hubris du Prince indifféremment de leur obédience confessionnelle respective, sans céder à la tentation de prescrire à l’État les lois de sa conduite, et sans tenter de le réformer selon les lois de la religion. Ce fut le message du Pape François durant son périple africain. La tâche temporelle de la Mosquée et de l’Église, dans une République laïque, n’est pas de régner sur l’État, de transformer les dogmes confessionnels en règles de la vie publique dans la cité.
Aux évêques de l’Église doit être rappelé le principe de laïcité, comme il le fut par Mr Diomandé Lamine, un officiel du protocole de la Présidence de la République aux dignitaires musulmans de la ville qui voulurent imposer de la musique islamique en lieu et place de la musique profane sur la scène du meeting public lors de la visite du Président de la République dans cette ville en mai 2015 à Samatiguila.
L’intercession problématique des Évêques en faveur de la libération des pro-Gbagbo, porte atteinte au principe républicain de laïcité. Placée sous le sceau de la thématique d’une justice impartiale, elle soulève aussi des doutes quant à l’impartialité de l’Église ivoirienne dans la crise politique qui secoua la Côte d’Ivoire en 2010. Légitimée par les engagements équivoques d’une partie de la haute hiérarchie de l’Église ivoirienne durant cette crise, cette suspicion de partialité amène à soulever la question de la trahison des principes christiques de Charité et d’Amour du prochain qui demandent à l’Église de porter Assistance et secours à tout être humain en situation de détresse. (A suivre)

 

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