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«L’Afrique sera le continent le plus jeune, mais gouverné par des vieillards»

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Achille Mbembe, auteur, philosophe et historien, est l’invité aujourd’hui de la rédaction Afrique de RFI. Une interview exceptionnelle, réalisée à l’occasion de son passage à Paris pour la promotion de son livre Politiques de l’inimitié aux éditions La Découverte. Les défis posés par les migrants, la force de la jeunesse, les écueils du libéralisme, mais aussi le jihadisme. Dans cette deuxième partie d’entretien, ce Camerounais de naissance, vivant et enseignant désormais en Afrique du Sud, continue son large tour d’horizon de la situation politique et sociale du continent. Il répond aux questions de Léonard Vincent.

RFI : Ca a été une année électorale importante en Afrique, notamment en Afrique francophone. Est-ce que c’est un phénomène que vous voyez avec bienveillance ?

Achille Mbembe
: Non.

Pourquoi ?

Parce que c’est des élections sans choix. C’est une mécanique destinée à perpétuer les pouvoirs existants. La plupart de ces élections ne débouchent absolument pas sur quelque alternance que ce soit, même lorsqu’un président remplace l’autre.
Jusqu’au début des années 90, l’explication donnée par les spécialistes a été que les pouvoirs africains étaient dominés par des grands hommes. Ce qu’ils appellent en anglais « The Big Man’s ». On citait à l’occasion Mobutu, arap Moi, Mugabe et quelques autres. Au fond on se rend compte au début de ce siècle que ce sont des pouvoirs qui bénéficient d’un enracinement profond au sein des sociétés. Il ne s’agit plus de grands hommes en tant que tels, il s’agit de réseaux qui se sont constitués au cours du siècle dernier. Et ces réseaux se sont transnationalisés, ils ont fait système et ce sont des systèmes qui aujourd’hui fonctionnent de façon assez efficace pour se préserver au pouvoir et surtout pour se reproduire sur la durée.

Malgré tout, les campagnes électorales ont vu émerger une population exigeante, notamment vis-à-vis des Constitutions et du respect de la loi fondamentale. Ça, ça devrait plutôt vous réjouir, non ?

Oui, le problème avec les Constitutions en Afrique c’est qu’on les change pratiquement à tout vent. Elles ont fait l’objet de multiples révisions. Néanmoins beaucoup se rendent bien compte du fait qu’ils ont des Etats constitutionnels. C’est à peu près la seule chose qui nous reste et qu’il faut les préserver. Beaucoup se rendent compte du fait que le pouvoir doit être limité, il doit rendre des comptes, il ne peut pas être exercé à perpétuité. Je crois qu’il y a là des avancées en matière de sophistication de la culture politique africaine. Mais il y a une demande, notamment de la part des jeunes et des exclus, une demande d’un changement radical qui prend des formes diverses selon les histoires spécifiques des Etats.

La jeunesse est vraiment le carburant de l’Afrique et il le sera encore davantage. C’est un phénomène et c’est un élément sur lequel vous insistez pour construire le futur de l’Afrique, n’est-ce pas ?

Absolument. La jeunesse, surtout sans travail. On parle beaucoup des classes moyennes, on parle assez peu de ces autres classes potentiellement transformatrices et la jeunesse en fait partie. La grande affaire historique du continent a toujours été l’incapacité des classes dirigeantes de mettre au travail les dominés. C’est une question qui dure depuis le XVème siècle. Cette question est toujours avec nous et elle va se poser davantage dans les années qui viennent, compte tenu du fait que la grande majorité de la population africaine est déjà et sera faite de jeunes, gouvernés pour la plupart par des vieillards, comme c’est le cas partout en ce moment. L’Afrique sera le continent le plus jeune au monde à partir des années 2050 et le deuxième continent le plus peuplé. Ce à quoi on assiste en ce moment c’est à un repeuplement du monde, à partir des zones où, au lieu de chuter, le nombre de gens ne fait qu’augmenter. La question pour nous est de savoir s’il est possible de mettre en place des mécanismes qui nous permettraient de profiter de ce dividende démographique et à quelles conditions est-ce que cela est possible.

Cette jeunesse africaine aujourd’hui on croirait qu’elle a le choix entre devenir cette jeunesse entrepreneuriale qui a les bonnes grâces de la presse américaine notamment, ou alors quitter le continent pour rejoindre l’Europe. Est-ce que c’est là le dilemme de la jeunesse africaine ?

C’est là un des gros dilemmes ! Il faut y répondre en ouvrant le continent sur lui-même. Il faut transformer l’Afrique en un vaste espace de circulation. Pour le moment nous souffrons d’une double pénalisation. Les Africains ne sont les bienvenus nulle part ailleurs dans le monde et ils ne sont pas les bienvenus, y compris chez eux. Il faut démanteler les frontières héritées de la colonisation et assurer les conditions d’une mobilité accélérée pour que l’Afrique redevienne sa force propre.

D’ailleurs les dirigeants dont vous dites qu’ils sont constitués en réseau, eux ont bien compris l’intérêt du flux des circulations ?

Ils l’ont parfaitement compris. Ils ont compris, mais ils veulent garder ça pour eux. Il faut démocratiser cette ouverture sur les flux et sur le grand large.

rfi

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