La presse étrangère est-elle obsédée par la religion de Sadiq Khan ?

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Sadiq Khan et son épouse, Saadiya, lors de la prestation de serment à la cathédrale de Southwark, le 7 mai. AFP

Rappelons qu’au moment de l’élection d’Anne Hidalgo à Paris, en mars 2014, la presse britannique et étrangère avait souligné lourdement ses origines espagnoles et le fait qu’elle était une femme.

Les médias étrangers, français, en ont-ils trop fait sur la religion (musulmane) du nouveau maire de Londres ? C’est la question légitime qu’a posée le journaliste du Guardian Jon Henley dans un article publié quelques heures avant l’annonce de la victoire de Sadiq Khan. Il reprochait à la presse étrangère de ne s’être concentrée que sur le fait que Sadiq Khan est musulman et d’avoir négligé les programmes politiques proposés par les candidats. Il a, en partie, absolument raison.

D’abord parce que les programmes des deux principaux candidats, conservateur et travailliste, ne variaient guère. Zac Goldsmith et Sadiq Khan ont tous deux plaidé en faveur d’une politique du logement dynamique, pour lutter contre le manque chronique d’habitations à loyers modérés, tous deux étaient opposés à l’expansion de l’aéroport d’Heathrow, en faveur d’une réduction (d’un gel pour Sadiq Khan) du prix, astronomique, des billets des transports publics, pour une réduction de la pollution avec un accent mis sur les pistes cyclables.

Et il se trouve que la campagne a effectivement été dominée par le profil personnel de chacun des deux principaux candidats. Notamment parce que, comme le rappelle The Guardian, le camp du conservateur Zac Goldsmith a choisi très tôt d’utiliser cette carte, en multipliant les allusions racistes. Ce qui a du coup entraîné une focalisation des commentaires dans la presse. Le très sérieux Financial Times a lui-même titré en Une, au lendemain de l’élection de Khan : «Premier musulman maire d’une grande capitale européenne», une manchette reprise par The Guardian. Sadiq Khan lui-même n’a pas hésité à revendiquer le symbole de sa candidature, dans ses discours de campagne, sur Twitter, lors des débats, sur ses prospectus électoraux : ses origines modestes, son enfance dans une cité, ses parents immigrés du Pakistan – chauffeur de bus et couturière – et oui, sa religion, l’islam. Il a revendiqué le symbole pour rappeler que son parcours est une belle histoire, que «l’impossible a été rendu possible par les Londoniens», a-t-il dit dans son discours à l’annonce des résultats.

En 2014, on rappelait les origines espagnoles d’Anne Hidalgo

Au moment de l’élection d’Anne Hidalgo à Paris, en mars 2014, la presse britannique et étrangère avait souligné lourdement, et bien plus que la presse française, ses origines espagnoles et le fait qu’elle était une femme. Le 21 mars 2014, The Guardian titrait : «La socialiste Anne Hidalgo sur le point de devenir la première femme maire de Paris». Le 31 mars 2014, le Daily Telegraph (conservateur) reprenait le même titre et soulignait au tout début de l’article qu’elle était «née espagnole». LeWashington Post rappelait aussi qu’elle «avait émigré en France lorsqu’elle était enfant».L’élection du maire d’une grande capitale ne ressemble à aucune autre élection. Le maire est un symbole et il personnalise sa ville. Et souvent, c’est sa personnalité qui prime, au moins au début. Ce fût le cas à New York avec Rudy Giuliani, Michael Bloomberg et aujourd’hui Bill de Blasio, ou à Paris avec Bertrand Delanoë et désormais Anne Hidalgo. A Londres, Ce fût vrai pour Ken Livingstone, Boris Johnson et c’est aujourd’hui vrai pour Sadiq Khan.

Alors oui, les Londoniens n’ont pas élu Sadiq Khan parce qu’il était musulman. Ils ont voté pour lui parce qu’il était travailliste. Parce que Londres est une ville qui penche vers le Labour. Parce que, dans une ville tellement cosmopolite, Sadiq Khan soutient une ligne pro-européenne, alors que Zac Goldsmith est en faveur du Brexit. Enfin, parce que Khan prône la modération et l’ouverture (il a voté pour le mariage pour tous). A une époque où le rejet de l’autre, de l’étranger, du «différent» domine de plus en plus l’actualité, où la tentation du repli sur soi est vive, le symbole de l’élection d’un fils d’immigrés pakistanais musulman, né dans une cité d’un quartier populaire de Londres mérite bien d’être souligné.

liberation.fr

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