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C’est l’hypothèse dissidente que la revue “Strategic Marketing Africa” développe dans sa dernière livraison. D’emblée, elle pose sur le tapis les déceptions naissantes d’un certain nombre d’acteurs du monde du “business”. Graham Greene, le patron de “Spar Group”, spécialisé dans la grande distribution et les supermarchés, n’a-t-il pas lancé qu’il avait de “sérieux doutes” sur la “croissance miraculeuse” de la classe moyenne sur le continent ? Cette catégorie socio-professionnelle est “extrêmement petite et ne croît pas vraiment”, selon Cornel Krummenacher, responsable Afrique équatoriale de Nestlé, le groupe alimentaire suisse, qui aurait revu ses ambitions à la baisse dans cette partie du monde.

 

Miam miam !?

Ces “déceptions” ne seraient-elles pas venues d’une lecture trop rapide d’un rapport de la Banque mondiale datant de 2010, et qui évoquait l’évolution des niveaux de revenus dans la région du monde jusqu’ici la plus pauvre ? En effet, l’institution de Bretton Woods affirmait que 34% des Africains (c’est-à-dire 350 millions de personnes) faisaient partie de la classe moyenne en 2010, contre 27% en 1980 (soit 126 millions de personnes) et 27% en 2000 (soit 220 millions de personnes). Alors que l’Occident connaissait (et continue de connaître) une vraie crise de la demande, les yeux des “princes” du business mondialisé se mettaient aussitôt à briller… Miam. 350 millions de personnes à qui nous pouvons vendre des hamburgers, des voitures, du ciment, de l’électricité…

Le vigile et la petite bonne, des membres de la classe moyenne ?

Sauf qu’il fallait lire attentivement… Sans doute pour amplifier l’effet de son rapport, la Banque mondiale a inclu ce qu’elle appelle la “floating class” (en gros celle qui consomme entre 2 et 4 dollars par jour, c’est-à-dire entre 60 et 120 dollars par mois) dans le grand groupe de la classe moyenne. C’est-à-dire le vigile qui gagne 60 000 FCFA à Abidjan ou même la “servante” qui gagne 30 000 FCFA dans la même ville ! Bien entendu, les Africains savent tous, par expérience, qu’il s’agit là de “survivants du quotidien” qu’une petite maladie ou qu’un revers de fortune passager peuvent se charger de renvoyer dans les profondeurs de la misère. Ce ne sont pas eux qui vont acheter des Nike neuves…

Une partie des Africains est sortie de la pauvreté mais reste fragile… Et si l’explosion de la classe moyenne en Afrique, qui fait la “Une” de nombreuses publications, n’avait jamais existé ?

Une partie des Africains est sortie de la pauvreté mais reste fragile…

En réalité, quand on extrait la “floating class” de la classe moyenne (et que l’on se contente de l’ensemble de ceux qui dépensent “à partir de 4 dollars par jour”), on se rend compte qu’il s’agissait de 14,6% de la population africaine en 1980, de 14,4% en 1990, de 13,1% en 2000 et de 13,4% en 2010. La “classe moyenne supérieure” selon la Banque mondiale (c’est-à-dire ceux qui dépensent entre 10 et 20 dollars par jour) représentait 5,17% de la population en 1980, et 4,70% en 2010. Pas de quoi sauter au plafond !

Tomber de sa chaise !

Quand on prend les chiffres de Pew Research Center, qui considère que l’on est dans la classe moyenne à partir d’un revenu (et non d’une dépense) de 10 dollars par jour pondéré par un indice correctif qui est fonction du niveau de vie dans chaque pays, et que l’on extrait l’Afrique du Sud de l’Afrique subsaharienne, on en arrive à un taux de 3,2%. De quoi tomber de sa chaise ! Certes, l’accroissement de la population globale fait que le nombre de personnes capables d’acheter des Nike neuves a doublé même si en termes de proportion il a stagné depuis 30 ans. Du coup, les hypermarchés et les sites de e-commerce sont désormais potentiellement rentables dans les beaux quartiers de moins de vingt grandes villes hors Afrique du Sud et Afrique du Nord. Est-ce un si grand progrès ? Et si les misérables, eux aussi numériquement de plus en plus nombreux, faisaient payer aux “happy few” leur bonheur trop voyant par une criminalité décuplée ? Un tel développement générateur d’exclusion est-il “sustainable”, comme le disent les Anglo-Saxons ?

Redistribuer or not ?

La question de la quantification de la classe moyenne est plus politique qu’elle n’en a l’air. Si l’on considère que trois Africains sur cinq sont soit pauvres soit sur le point de retomber dans la pauvreté pour peu qu’on n’y prend pas garde, l’on se voit obligé de repenser les politiques publiques. L’on se dit que les diverses formules de redistribution (enseignement public ou subventionné, centres de santé publics ou subventionnés, allocations familiales, internats de jeunes filles, etc…) que les plans d’ajustement structurel (PAS) ont combattu avec virulence à partir des années 1990, doivent peut-être être remises au goût du jour pour empêcher le retour à la case départ d’une “floating class” qui fait désormais face à la baisse des cours des matières premières. Car c’est bien cette “floating class” qui pourrait, en se consolidant et en augmentant ses revenus, devenir un véritable vecteur de dynamisme politique dans 20 ans (et combler les groupes industriels à la recherche désespérée de débouchés).

Si l’on admet ce constat, ce qui suit est qu’il faut plus d’impôts pour les multinationales agissant en Afrique (où les retours sur investissement sont plus que consistants), plus d’investissements de long terme à des taux concessionnels, moins de privilèges pour une élite politique dont la rapacité n’est plus à démontrer donc plus de mécanismes de transparence, etc…

Si l’on admet ce constat, on réfléchit un peu avant de préconiser, à partir de Washington, des “réformes” qui consistent à augmenter les tarifs de l’électricité dans les pays africains afin de “rassurer” les investisseurs.

L’Afrique, c’est la poule aux œufs d’or de l’économie mondiale. Il faut éviter de la tuer avant qu’elle ait donné au monde toute la mesure de ce qu’elle peut lui apporter en termes de croissance globale.

Source: medium.com

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