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Côte d’Ivoire: le pouvoir démocratique n’est ni un trône, ni une propriété privée.

Côte d’Ivoire: le pouvoir démocratique n’est ni un trône, ni une propriété privée.

Par Dr Alexis Dieth Professeur de philosophie
Par Dr Alexis Dieth
Professeur de philosophie

« La démocratie allie ces deux principes apparemment contradictoires : l’un, que le pouvoir émane du peuple, l’autre qu’il n’est le pouvoir de personne » dit Claude Lefort dans « L’invention démocratique ». Le pouvoir du peuple n’est pas un organe du peuple, un attribut matériel transmissible par délégation à ses représentants. Le pouvoir du peuple signifie tout simplement, la liberté inaliénable et irréductible de chaque membre de la cité. Il se confond avec l’être de chaque citoyen. La lutte politique démocratique ne peut donc être définie comme une lutte en vue de la conquête du pouvoir, autrement dit de l’appropriation du pouvoir du peuple par un tiers. Elle doit être définie comme une compétition de qualification pour le service des droits des citoyens.

La révolution démocratique, la rupture de la démocratie avec les anciens régimes, telle qu’elle fut initié en 1789, a précisément consisté à dissoudre le pouvoir politique dans la liberté des citoyens. Dans les royautés, le pouvoir politique exprimait le pouvoir collectif d’une communauté culturelle incarnée dans la personne du roi et symboliquement matérialisé  par le trône. La démocratie au contraire, comme l’a montré Claude Lefort, brise le trône et lui substitue la liberté inaliénable et inappropriable des citoyens qui constituent le peuple démocratique. Ce peuple démocratique n’est pas le peuple d’une royauté et sa souveraineté n’est pas identifiable à un trône. Comme le souligne Alain Touraine à ce propos, « le pouvoir du peuple ne signifie pas, pour les démocrates que le peuple s’assoit sur le trône du prince ». « Le pouvoir du peuple signifie la capacité pour le plus grand nombre de vivre librement, c’est-à-dire de construire leur vie individuelle en associant ce que l’on est et ce l’on veut être, en résistant au pouvoir au nom à la fois de la liberté et de la fidélité à un héritage ».

Le pouvoir du peuple est donc inappropriable. Aucune personne particulière et aucun parti politique en démocratie ne peut, du fait de ce caractère spécifique, prétendre s’identifier au peuple « et s’approprier le pouvoir sous le couvert de cette identification »Le lieu du pouvoir démocratique, comme Claude Lefort l’a montré, est un lieu symboliquement vide. Loin d’être les élus des dieux, d’être des prophètes ou des êtres providentiels, ceux qui exercent le pouvoir démocratique « sont de simples mortels qui ne l’occupent que temporairement ou ne sauraient s’y installer que par la  force ou par la ruse ».

 En Afrique, notre problème, avec la démocratie, vient du fait que nous demeurons mentalement dans les anciens régimes. Nous continuons à considérer le pouvoir du peuple comme pouvoir collectif d’une communauté culturelle incarnée par le chef de l’Etat que nous identifions à un roi, un élu des dieux, un prophète ou un personnage providentiel. Nous considérons le pouvoir démocratique comme un trône, un domaine seigneurial ou un bien marchand à conquérir. Les appels récurrents à une démocratie spécifiquement africaine sont des appels à sauvegarder et à restaurer les anciens régimes, à en faire les modèles politiques normatifs de l’Afrique moderne. Les éléments de langage couramment utilisés par les politiciens et leurs intellectuels organiques, qui puisent dans le champ sémantique du patrimonialisme et du communautarisme, trahissent ce passéisme.

Nous mettre à jour des représentations mentales induites par la révolution démocratique, par les mutations consécutives de la nature du pouvoir, de ses objectifs et des méthodes de son exercice, est indispensable pour promouvoir en Afrique une politique émancipatrice et intégrative. En Côte d’Ivoire, l’affrontement des personnes doit céder la place à l’affrontement des programmes et des projets de société. La guerre de succession et la logique de la conquête du pouvoir  doivent céder la place à la compétition pour le service de la société par le pouvoir politique et à la logique de la défense des droits.

Il importe, pour cela, de savoir distinguer, comme le souligne Alain Touraine, la logique de la conquête du pouvoir qui anime les luttes des mouvements de libération nationale et la logique de la défense des droitsqui anime la lutte démocratique. Ces deux logiques appartiennent à des registres différents et irréductibles. La logique de la conquête du pouvoir mobilise les stratégies efficaces afin de prendre l’Etat pour briser la domination d’un Etat étranger. A contrario, la logique de la défense des droits anime les luttes démocratiques et vise à établir la représentativité sociale du pouvoir. Ses objectifs ultimes sont de limiter par les droits de l’homme, le pouvoir qui tend naturellement à se concentrer, et de préserver, à l’intérieur de l’Etat et de la société, les libertés individuelles et collectives contre l’arbitraire du pouvoir. A défaut d’opérer cette distinction capitale, on transfère, dans la démocratie, la logique des guerres de libération nationale. Cette logique transforme la lutte démocratique nationale en lutte de défense communautaire et identitaire contre des Etrangers ou en lutte révolutionnaire extrémiste, ouvrant la porte à la violation des droits de l’homme, à l’arbitraire du pouvoir et à la confiscation du pouvoir par des avant-gardes locales qui s’accaparent l’Etat et se muent très rapidement en oligarchie endogène. (A suivre)

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