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Le quartier du Plateau, à Abidjan. © JACQUES TORREGANO/DIVERGENCE POUR J.A.

À travers son nouveau plan national de développement, l’État espère enfin atteindre une croissance vraiment inclusive. Car les Ivoiriens les plus vulnérables attendent toujours que les progrès économiques du pays se concrétisent davantage dans leur quotidien.

Pour la Côte d’Ivoire, l’histoire bégaie… de manière positive. Comme en 2012, c’est au siège parisien de la Banque mondiale que son gouvernement est venu chercher – et a obtenu – le soutien de la communauté internationale. Les 17 et 18 mai, le Premier ministre, Daniel Kablan Duncan, accompagné du secrétariat de la présidence au grand complet et des principaux membres de l’exécutif, a présenté à ses partenaires le second volet du plan national de développement (PND), qui couvre la période 2016-2020.

Pourquoi Paris ? regrettent ceux qui dénoncent une Afrique toujours soumise aux grandes puissances. Par pragmatisme, répondent les organisateurs. « Pour beaucoup de participants, il est plus facile de se rendre dans la capitale française qu’à Abidjan », explique un communicant. Par superstition, aussi. En 2012, les bailleurs internationaux avaient largement répondu à l’appel du président Ouattara, permettant le redécollage de l’économie ivoirienne.

Désormais, l’objectif est de mettre le cap sur l’émergence, tout en partageant les fruits de la croissance. La trajectoire de la Côte d’Ivoire, première puissance économique de l’UEMOA, aura à coup sûr valeur d’exemple pour tous les pays de la sous-région.

Rencontres fructueuses

À Paris, l’absence du chef de l’État à ce rendez-vous crucial n’aura pas rompu le charme. À l’issue des échanges avec les partenaires bilatéraux et multilatéraux, Daniel Kablan Duncan comptabilisait 15,4 milliards de dollars (environ 13,7 milliards d’euros) de promesses de dons et de prêts pour les cinq prochaines années – il disait en attendre un peu plus de la moitié. Déjà principal bailleur de fonds du pays, la Banque mondiale a annoncé une participation de 5 milliards de dollars, suivie de la BAD et de la BID (Banque islamique de développement), qui ont déclaré vouloir décaisser respectivement 2 milliards et 1,8 milliard de dollars.

Ces montants, complétés par les ressources propres du pays et, surtout, par l’apport du secteur privé national et international (19 milliards de dollars de promesses), permettront de financer les projets d’un PND évalué à 60 milliards de dollars (sur la base de 1 dollar pour 500 F CFA). C’est trois fois plus que le premier volet, de 2012 à 2015.

Si la communauté internationale s’est une nouvelle fois montrée généreuse, c’est parce qu’elle croit à l’émergence de la Côte d’Ivoire annoncée à l’horizon 2020 par Alassane Dramane Ouattara. Le président a déjà profondément modifié la physionomie d’un pays marqué par une décennie de crise. Depuis quatre ans, la croissance est de 9 % en moyenne, selon le FMI, et le gouvernement maîtrise l’inflation (1,2 % en 2015), son endettement (41 % du PIB) et son déficit budgétaire (3 % du PIB).

« Ce n’est pas rien en année électorale, relève Abdourahmane Cissé, le ministre du Budget. Quand je suis arrivé, l’État consacrait 15 % de ses moyens à l’investissement, aujourd’hui cela représente presque un tiers du budget. Nous avons compressé toutes les dépenses courantes pour créer de la valeur. » Routes, ponts, adductions d’eau potable, raccordements au réseau électrique, centrales thermiques, lotissements, écoles… Toutes ces réalisations donnent effectivement un visage à la croissance. Insuffisant, s’exaspère néanmoins le peuple, qui préférerait la voir transformée en pain…

Les Ivoiriens insatisfaits

Sur les réseaux sociaux, les campus ou les marchés, les Ivoiriens haussent le ton et réclament les premiers fruits du redressement national. Tout le monde reconnaît le chemin parcouru depuis les heures sombres de la guerre civile, à commencer par la sécurité retrouvée. Mais cette croissance qui ne se mange pas est de plus en plus difficile à supporter.

Même la pénurie d’attiéké sur les étals d’Abidjan est propice à demander des comptes au gouvernement. Et Pascal Affi N’Guessan, patron du Front populaire ivoirien (FPI, opposition), se fait fort de fédérer « tous les laissés-pour-compte de la croissance à deux chiffres ». Moins coupé des réalités que ses détracteurs le disent, Alassane Ouattara en a conscience. Le 1er mai, plutôt que de laisser souffler le vent de la contestation, il a mis un terme aux polémiques sur la dernière hausse du prix de l’électricité et le renouvellement des permis de conduire en annulant purement et simplement ces mesures impopulaires.

Beaucoup parmi les plus pauvres n’ont pas encore vu leur situation s’améliorer

Mais le président a-t-il les moyens d’offrir la croissance inclusive promise à ses concitoyens ? Le gouvernement a beau revendiquer la création de plus de 1 million d’emplois depuis 2012, cela concerne surtout le secteur informel. Sur dix nouveaux entrants sur le marché du travail, seuls quatre trouvent un emploi et un seul dans une entreprise dûment enregistrée, révèle M’Baye Babacar Cissé, coordonnateur des Nations unies en Côte d’Ivoire.

Pierre Laporte, représentant de la Banque mondiale dans le pays, indique en outre que la rémunération des emplois informels en ville a baissé d’environ 15 % entre 2012 et 2014.

Force est de constater que beaucoup parmi les plus pauvres n’ont pas encore vu leur situation s’améliorer, contrairement à ce que laissent penser les statistiques officielles sur la hausse du revenu mensuel des actifs (de 40 000 à 84 000 F CFA entre 2008 et 2016). Tirée par les investissements dans les télécoms, les mines, les hydrocarbures et les services financiers, la croissance ivoirienne a créé peu d’emplois. « Sur les chantiers d’infrastructures, la plupart ne sont pas pérennes », remarque l’économiste Germain Kramo.

Ouattara veut booster l’industrie

Libéral assumé, Ouattara mise avant tout sur la transformation structurelle de l’économie. Cela passe par le développement d’un secteur industriel diversifié, à même de fabriquer par exemple des cosmétiques ou des petits équipements pour l’agriculture et de valoriser les productions agricoles : 21 % des dépenses publiques du PND seront concernées par cet immense chantier.

L’objectif du chef de l’État est de transformer localement 50 % des fèves de cacao produites en Côte d’Ivoire (contre 30 % actuellement), mais aussi 50 % de l’anacarde, du café et du coton, dont la transformation locale stagne autour de 5 %. Cela continuera de passer aussi par la construction de voies de communication modernes (27 % des dépenses publiques du PND), pour permettre aux régions de développer leurs propres pôles industriels et d’exporter vers les pays ouest-africains.

Pour y parvenir, la Côte d’Ivoire espère s’appuyer sur une montée en puissance des entreprises, dont elle attend à terme 32 milliards de dollars. Au-delà des engagements pris par le secteur privé à Paris, le gouvernement prévoit de poursuivre les discussions – comme avec le groupe Shell, dès le 19 mai – pour convaincre d’autres sociétés d’investir dans les projets du PND. La Côte d’Ivoire sait par ailleurs qu’il lui faut poursuivre ses efforts pour améliorer l’environnement des affaires – et en particulier lutter contre la corruption – si elle veut attirer plus de groupes internationaux.

De leur côté, les PME ivoiriennes espèrent profiter davantage des opportunités offertes par le PND. « Nous attendons des mesures comme la possibilité qu’une part de la sous-traitance leur soit réservée sur les grands chantiers, la création d’un fonds de garantie pour faciliter l’obtention de crédits et d’un fonds souverain capable d’entrer dans le capital de sociétés, détaille Jean Kacou Diagou, président de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGECI). Ces préoccupations ont été portées au plus haut niveau. »

Reste que, pour maintenir la cohésion du pays, l’État ne pourra pas faire l’économie de mesures purement sociales. À trop faire confiance au secteur privé pour réduire les inégalités, comme le suggère le PND, Abidjan pourrait déchanter. En Côte d’Ivoire, la pauvreté est plus importante que dans les années 1980 : 46 % des habitants ne sont jamais allés à l’école, 20 % souffrent de malnutrition chronique et seulement de 5 % à 6 % bénéficient d’une protection sociale. « Alassane Ouattara a déjà contribué à réduire la pauvreté. Il n’est pas ultralibéral, mais libéral régulateur », remarque Jean-François Valette, ambassadeur de l’UE à Abidjan.

Au cours de son premier mandat, le président a garanti 60 % du prix international du cacao aux 700 000 planteurs ivoiriens (une mesure globalement respectée et dont l’effet a été décuplé par la hausse des cours), augmenté les rémunérations des fonctionnaires et le salaire minimum, rendu gratuits les soins à la mère et à l’enfant (à condition qu’ils aient accès à un centre de santé) et créé la couverture maladie universelle, même si cette dernière ne sera probablement pas opérationnelle avant 2018.

Vincent Fournier/J.A.

« Les dépenses dites pro-pauvres [2 000 milliards de F CFA, sur un budget de 5 800 milliards, ont été consacrés à la santé et à l’éducation notamment] ont grimpé de 59 % au cours du premier mandat d’Alassane Ouattara, salue Abdourahmane Cissé. Et elles vont continuer d’augmenter. »

Initiatives sociales

La santé, par exemple, devrait voir les montants publics qui lui sont consacrés s’accroître, même si la ministre Raymonde Goudou Coffie refuse de donner un chiffre précis. Actuellement, ce secteur absorbe 6 % du budget (contre 4 % en 2011), très loin toutefois des engagements (15 %) pris à Abuja par les États africains en 2001. Le gouvernement prévoit notamment de construire, dans le cadre du PND, 450 établissements sanitaires de premier contact, cinq centres hospitaliers régionaux et dix hôpitaux généraux.

Aujourd’hui, seulement 20 % d’une génération atteint l’enseignement secondaire, où débute l’apprentissage d’un métier, soutient Bakary Traoré

Mais c’est surtout sur la réforme du système éducatif que le gouvernement table pour rendre sa croissance inclusive et donner au pays la main-d’œuvre qualifiée nécessaire à son développement. « Aujourd’hui, seulement 20 % d’une génération atteint l’enseignement secondaire, où débute l’apprentissage d’un métier. C’est trop peu », reconnaît Bakary Traoré, économiste au centre de recherche de l’OCDE. L’expérience brésilienne de la bourse familiale (bolsa família) conditionnée à la scolarisation pourrait inspirer de futures aides.

« Il est probable que l’impact des mesures sociales ne se fera pas sentir avant l’approche de la prochaine élection présidentielle, prévoit Germain Kramo. Avant de partager la richesse, il faut d’abord la créer. » Au travers du PND, Alassane Ouattara veut faire évoluer les mentalités, appelant « l’avènement d’un Ivoirien nouveau », mélange de civisme, d’intégrité, d’ambition. Et de patience, pourrait-il ajouter.


Le défi démographique

« Le vrai problème pour arriver à une croissance inclusive, ce sera la démographie. Il y a un travail très important à faire pour limiter l’accroissement de la population [2,6 %, selon le recensement 2014]. Cela a un impact dans tous les domaines, aussi bien l’accès à la santé que l’éducation », rappelle Jean-Luc Ruelle, associé du cabinet KPMG à Abidjan et président de la Chambre de commerce européenne en Côte d’Ivoire (Euorcham).

En 2025, on comptera 210 000 étudiants en Côte d’Ivoire, soit 40 000 de plus qu’en 2014. « Pour atteindre l’émergence, l’éléphant ivoirien doit absolument entamer sa transition démographique et limiter les naissances », prévient un cadre de l’Agence française de développement (AFD) à Abidjan.

Julien Clémençot

Jeune Afrique

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