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INTERVIEW. L’intellectuel camerounais a conclu le colloque « Penser et écrire l’Afrique » au Collège de France. Il partage avec Le Point Afrique sa très dense réflexion.

Le Point Afrique : vous qui vivez et enseignez en Afrique du Sud avez conclu cette journée du 2 mai sur l’Afrique noire au Collège de France en parlant carrément d’un avant et d’un après-Mabanckou : qu’est-ce à dire ?

Achille Mbembe : J’ai aussi précisé qu’Alain Mabanckou n’en était pas pour autant l’équivalent du Christ ! (sourire). Il faut dire que cette journée était magique, j’utilise le terme en toute connaissance de cause. Elle démontre qu’il y a une soif d’intelligence, que des gens s’interrogent profondément sur le moment mondial et sombre que nous vivons, avec ses inflexions nationales, qu’ils sont en quête d’outils pour analyser, décrire ce moment et trouver des solutions urgentes aux questions qu’ils se posent dans leur quotidien. On assiste en effet à la droitisation radicale du monde, à l’hystérisation des identités avec un désir inconscient de fascisme, d’apartheid, voire des deux. En même temps, c’est un moment plein d’espérance : je crois qu’au Collège de France, on est revenu sur ce qui nous aura rassemblés. Une des grandes interrogations avait trait à la question du lien. Comment construire ou réparer le lien qui a été brisé ? Le lien comme condition d’un vivre-ensemble par-delà les différences. Maintenant, comment institutionnaliser cet intérêt du public fédéré autour du nom d’Alain Mabanckou ? Si on veut aller de l’avant, il faudrait voir par exemple la création d’une chaire au Collège de France qui prenne au sérieux les questions intellectuelles, épistémologiques, qui viennent de l’Afrique…

Sur quoi a-t-on avancé ? Sur quoi avancer encore dans la compréhension de l’Afrique ?

J’ai conclu en disant que ce continent est le gisement du futur de l’humanité. D’un point de vue démographique, le monde de demain sera africain. L’Afrique va contribuer à l’avènement d’un monde habitable (même si pour ceux qui s’intéressent au désastre, nous sommes un énorme laboratoire, de Boko Haram à Ebola, en passant par des guerres civiles sans fin…) L’avenir de la planète se joue en Afrique. Il faut récupérer dans l’histoire précoloniale du continent la notion de transnationalité, retrouver cette circulation qui existait autrefois à travers les empires caravaniers et le commerce à longue distance. Il faudrait arriver à l’abolition des frontières héritées de la colonisation, car nul ne veut des Africains ailleurs. Tant que l’Afrique n’est pas debout, la situation des minorités africaines dans le monde ne s’améliorera pas ; tant que le continent sera à genoux, notre humanité pleine et entière sera remise en question. Or, il n’y a aucune raison pour que la Méditerranée se transforme en nouveau cimetière pour les Africains. Mais, voilà, nos États donnent l’impression qu’on ne veut pas des Africains chez nous-mêmes ! Faut-il 12 heures pour aller de Dakar au Cap ? En Afrique, nous devons ouvrir les frontières quand d’autres construisent des murs. Développer les couloirs métropolitains de Lagos à Accra, de Lomé à Johannesburg, de Kinshasa à Luanda…  L’Afrique doit devenir son propre centre, son propre espace de circulation.

Politiques de l’inimitié, votre nouvel essai, paraît chez La Découverte. En quoila pensée de Frantz Fanon qui l’inspire vous aide-t-elle à éclairer le temps présent ?

Je réfléchis avec Fanon sur un phénomène fanonien et post-fanonien dans la mesure où la violence terroriste à laquelle notre monde doit faire face n’a pas pour objectif la mise en place d’un état national moderne, alors que les guerres de libération au moment des indépendances avaient pour objectif la conquête ou reconquête de la souveraineté dans le cadre de l’État-nation au sens moderne. Le langage était celui du futur, et de la construction, dans un contexte universaliste. La violence terroriste vise dans certains cas à la reconduction du califat qui est tout le contraire d’une entité moderne démocratique. Ou à l’instauration de la charia qui est tout le contraire des institutions libérales. L’antagonisme est réel. Mais on ne peut pas bombarder une passion religieuse avec des drones, extirper une passion religieuse – ou se présentant comme telle – avec des bombardements aériens. Dans le passage des guerres de libération, où la violence est explicitement politique, à une autre forme de guerre qui sacralise la destruction pour la destruction, je m’interroge pour savoir si les démocraties libérales contemporaines peuvent traverser ce genre de défis sans se travestir elles-mêmes.

Votre livre tend à répondre par la négative… Mais que faire ?

La plupart des États en lutte contre le terrorisme se sont dotés d’outils juridiques dont la fonction est de suspendre le droit. À chacun leur dispositif antiterroriste, c’est le cas au Cameroun, où je suis né, face à Boko Haram. Il suffit de dire que vous avez des accointances avec les terroristes et vos droits seront révoqués, on assiste à des arrestations, tortures, détentions illimitées. Le terrorisme est une réalité, et c’est vrai qu’il y a un réel dilemme. Le terrorisme cherche à détruire l’État de droit, c’est son objectif. Enlever à l’État libéral les fondations mêmes de sa légitimité dans le droit et les libertés des citoyens. Le terrorisme, de ce point de vue, enregistre une victoire chaque fois que l’État ronge les libertés, c’est ça, le paradoxe. La question est de savoir s’il y a des moyens plus civils de faire face… Et je dirais oui, il faut s’attaquer aux causes du terrorisme et il n’est pas vrai que l’Europe est tout à fait une entité innocente qui subit les coups d’acteurs irrationnels contre lesquels elle doit assurer un droit de protection. Une des manières de lutter contre le terrorisme est d’étudier quelles sont les responsabilités des puissances euro-américaines dans la création de conditions qui engendrent un étranger.

Si déclaration d’inimitié il y a, que faites-vous de celle des terroristes ?

L’inimitié a des figures multiples. Les terroristes nous disent : « Tu es l’ennemi, parce que tu nous as fait ceci ou cela, nous pensons que tu es notre ennemi. »  Et ce que les démocraties font la plupart du temps, c’est nier que leurs actions puissent être qualifiées d’antagonistes, nier cela et chercher à justifier l’injustifiable. Y compris l’administration de la violence soi-disant pour le bien des victimes. Par exemple éliminer Saddam Husseim. Ce qui m’intéresse, c’est la généralisation d’une relation autorisant des actions qui, autrement, seraient illégitimes ; pourquoi on en est à un point où l’on a envie de recourir à des mesures extrêmes et comment l’inflation du discours sur l’ennemi nous donne les moyens d’y arriver. Cet ennemi est réel. Mais il y a aussi des ennemis qui n’en sont point, sauf dans notre imagination. Et ce qui me fascine est la facilité avec laquelle on est prêt à accoler ce qualificatif à des figures comme celle qui porte un voile, est-ce que cela fait un ennemi ? Pourquoi a-t-on besoin de manufacturer des ennemis ?

Que vous inspire l’expérience sud-africaine post-apartheid ?

Une fois que la coexistence est éliminée avec l’autre déclaré ennemi, avec ce quelqu’un qui ne me ressemble pas, la voie est ouverte à la possibilité d’une guerre perpétuelle. Et c’est là où l’Afrique du Sud, malgré ses difficultés actuelles, montre un bout de chemin. Car nous sommes condamnés à vivre exposés les uns aux autres ; or, être humain, c’est accepter de vivre exposés les uns aux autres. En Afrique du Sud, oui, ça se passe très mal. Et parce que ça se passe très mal, l’impératif n’en est que plus urgent, de l’extension de la relation de soi à tous, de nos semblables, comme ceux qui ne sont pas. C’est un peu la notion d’« ubuntu » dont il était question au colloque (« je suis, donc nous sommes », le cogito social utilisé par Mandela dans le post-apartheid, NDLR).

Cette « éthique du passant » qui conclut votre livre est-elle une manière d’utopie ?

Fanon a ce mot qu’il ne cesse de répéter dans ses textes sur l’Algérie comme un refrain : « mais la guerre continue ». Une guerre qu’il qualifie d’atmosphérique. Elle est ce que l’on respire. Elle devient la condition même de notre existence. Alors, comment sortir de là ? En pointant le doigt sur un imaginaire radical qui contredit complètement la situation, d’où cette idée de « l’éthique du passant »  parce que la figure du passant nous libère de la conception restrictive et territoriale à la fois de la citoyenneté et de la nationalité. La cage de fer qu’est l’État-nation explique en partie pourquoi on en est là. J’utilise cette expression, non parce que je crois que dans 15 ans une « éthique du passant » va se matérialiser, je ne le pense pas du tout. Mais parce qu’il nous faut créer un espace pour que cette possibilité puisse faire partie de notre appareil mental. Même si l’on sait que ce n’est pas réaliste. Ça me rappelle saint Paul qui va prêcher, et, parlant de la résurrection, qui se fait apostropher par les Grecs qui n’ont jamais entendu parler de quelque chose d’aussi fou. Une folie… Et il continue, saint Paul ! Je ne dis pas que je suis saint Paul, pas plus que Mabanckou n’est le Christ (sourire), mais je pense, au risque du sentimentalisme ou de la bienveillance, comme dit le philosophe Yves Michaud, qu’il faut une réhabilitation quelque part de l’utopie.

Propos recueillis par Valérie Marin la Meslée

afrique.lepoint.fr

(1) Philosophe et professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université du Witwatersrand à Johannesburg (Afrique du Sud), Achille Mbembé sera au musée Dapper le 7 mai pour Politiques de l’inimitié (La Découverte), avec Alain Mabanckou.

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