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Le Capharnaüm libyen et son Marché des esclaves africains

Par Mamadou Djibo, PhD
Philosophy

Cet éditorial est écrit dans un moment qui interpelle la conscience, « mémoire et anticipation » comme le dirait Henri Bergson, de chaque enfant d’Afrique et d’Europe. A la veille du 5è Sommet UA-UE, je vais refuser comme la battante, la fidèle Christine Taubira, de faire comme si le passé n’avait pas laissé de trace. Ce passé tissé de violences, de traite odieuse des humains, de colonisation et de violation des droits, ce passé qui lie l’Afrique et l’Europe. Les liens qui libèrent existent aussi,  ce rivage doit nous accueillir pour l’avenir. Alors, les puissants européens ont des réparations morales, éthiques et politiques à nous garantir en raison même de la trace, de cette mémoire. Un ajustement au réel pour l’éprouver pleinement devra conduire Africains et Européens à construire un espace de paix et d’échanges bénéfiques pour tous.

Le film de l’odieuse traite des enfants d’Afrique a fait le tour du monde. Un monde qui a, il y a déjà bien longtemps pris en horreur la différence, l’altérité mais aussi et surtout acté le racisme contre les pauvres. Il y a déjà deux ans j’ai consacré une chronique politique sur l’inqualifiable accord passé entre les dirigeants africains et européens intervenu au Sommet de Malte sur le sort des enfants migrants d’Afrique vers leurs rêves, un ailleurs qu’ils présument, à tort, meilleur. Les migrants sont la trame de l’histoire humaine dans l’exacte mesure où les Humains sont des rêveurs toujours en route pour d’autres rivages : les Européens vers l’Afrique et le Nouveau Monde, les Asiatiques vers l’Afrique et l’Europe etc. A Malte, l’accord prescrivait aux dirigeants africains la rétention de leurs enfants sur leur sol, le sol africain en violation flagrante du droit constitutionnel d’aller et venir. Un fonds de 60 millions d’euros y était destiné. Il s’ensuit que la coresponsabilité des dirigeants européens et africains dans la rétention criminelle des enfants d’Afrique en Libye, est écrasante. Pourquoi ? Parce que la Libye était déjà un capharnaüm par la volonté de puissance de la France et du Royaume Uni qui ont chaperonné une Résolution de l’ONU aux fins de mettre fin « aux massacres » des populations libyennes par le Guide Mouammar Kadhafi. Un philosophe des ténèbres comme Bernard Henri Levy était le porte étendard propagandiste, l’intellectuel béotien de cette violence innommable contre un pays souverain, contre un dirigeant africain légitime. Qu’il soit dictateur, n’est-ce pas son peuple qui en décide ? Certains Etats africains dont l’analyse était de courte vue, comme l’Afrique du Sud avait alors voté cette Résolution, interprétée de façon extensive et libérale par le couple David Cameron et Nicolas Sarkozy pour pilonner et assassiner le Guide libyen pour ainsi changer la nature du régime, commettre un coup d’Etat sanglant au nom de la promotion de la démocratie et de l’arrêt des « massacres ». Le remède est désormais advenu pire que le mal. Cette Résolution obtenue a permis à l’Otan d’opérer et de changer la nature du régime libyen.

Aussi, lorsqu’au Sommet de Malte, il est demandé aux Africains et donc à la Libye, sans Etat, sans gouvernement jouissant de l’autorité et non reconnu parce qu’imposé et financé par les Européens et déclaré légal par l’ONU lors même qu’il ne contrôle rien, strictement rien, la responsabilité des puissances européennes et de l’ONU dans le drame libyen et dans la tenue des marchés des esclaves est attestée. D’autant plus que la solution de médiation de l’Union Africaine a été royalement ignorée et stoppée. Or il n’était pas possible de dupliquer l’accord conclu entre l’Union Européenne et la Turquie (rétention des migrants d’Asie, essentiellement syriens en Turquie contre 5 milliards d’euros pour que le gouvernement puisse y faire face alors même que la Turquie y dépense 15 milliards us selon ses propres chiffres) sous le leadership de Madame la Chancelière Merkel et du Président Erdogan. Parce que l’Etat libyen était déjà comateux dans un feu de brousse indescriptible depuis l’assassinat du Guide Kadhafi.

De la sorte, le drame de la traite des enfants d’Afrique était scellé d’autant plus que le gouvernement Al Saradj de Libye ne tient sa survie qu’à la malveillance, au respect de la prépondérance des intérêts criminels de toutes ces milices, trafics, transactions en tous genres dont la survie asymétrique, tient quant à elle, à la perpétuation du capharnaüm provoqué par les puissants d’Europe et l’ONU. Alors, lorsque les Européens financent à hauteur de 200 millions d’euros la soit disant rétention des enfants d’Afrique sur le sol libyen, c’est l’ouverture du boulevard des fonds à des milices pour opérer leur marché d’esclaves en plein faubourg de Tripoli avec les moyens financiers fournis par les Européens. Que de tristes et criminelles noces entre des gouvernements démocratiques d’Europe et les milices esclavagistes libyennes au moyen d’un gouvernement libyen fantôme ! Ultime fuite en avant, ce gouvernement sans autorité et légitimité démocratique prétend engager une enquête aux fins de situer les responsabilités pour les judiciariser. Une belle promesse de la promesse intenable ! Il s’ensuit que les dirigeants européens et africains sont solidairement responsables de ces violations massives des droits humains parce que menant des politiques publiques irresponsables et attentatoires à la dignité humaine. Sartre disait que l’enfer, c’est les autres. En l’espèce, l’enfer libyen, c’est la solidarité dans la commission, la commandite du crime par-delà les rives de la Méditerranée par les pouvoirs publics.

Les dirigeants africains pour la mal gouvernance et la corruption généralisée comme mode de gouvernement, les scléroses à tous les étages contre le leadership de transformations socioéconomiques, éducatives, entrepreneuriales, sanitaires, bref, cette incurie des élites au pouvoir qui étouffe l’espoir des jeunes générations. Les praticiens d’un capitalisme oligarchique d’Etat qui dirigent des Etats africains au potentiel énorme mais désespérément désargentés, où est l’horizon d’attente pour les jeunes ?

Les Européens sont autant responsables de ce crime contre l’Humanité comme le Président-Philosophe, Emmanuel Macron l’a si bien nommé, courageusement. L’assistance financière européenne et la volonté de s’isoler comme citadelle imprenable par les pauvres d’Afrique, les seuls dans ce vaste monde à qui, il est interdit de rêver, de voyager librement. Et souvent, paradoxe des paradoxes, les démocraties libérales classiques des pays industriels refusent d’aider cette génération vibrante de projets à se débarrasser des pourvoiristes corrompus qui encombrent les palais d’Afrique. Ne serait-ce qu’en se désolidarisant des pratiques d’austérité imposées et autres applications néolibérales qui compriment l’espoir du progrès social africain.

Que d’impasses ! Le peuple africain et les peuples d’Europe sont dans cette certitude définitive, pour paraphraser Henri Bergson dans sa Conférence de 1911 sur La Conscience, la vie et leur rapport, que leurs destins sont congruents pour construire la paix, la sécurité et la prospérité pour un envol de l’espoir, en dépit de la volonté des puissants d’Europe de se désapparenter de la géopolitique de la situation, du reniement de la solidarité de destins africain et européen. Une peur, ce déni de réalité géopolitique et géostratégique majeure, une frayeur quant à la coexistence réciproque, une violation flagrante des droits de l’hospitalité que déjà en 1236 la Charte de Kurukan Fuga en son article  24, célébrait comme droit humain incompressible. Un grand philosophe français, Deleuze a consacré une fulgurance intellectuelle à l’amitié et à l’hospitalité.  Il y a, pour tout dire, une panne de leadership européen sur tous les sujets importants qui nous lient. L’Europe politique contemporaine manque de profils comme Konrad Adenauer, De Gaule tandis que les bons dirigeants adulés par la jeunesse africaine comme le Président Paul Kagamé se comptent sur les 5 doigts de la main. Alors, sur les deux rives de la Méditerranée, il y a une panne de la vision, de l’anticipation pour entretenir l’espoir. Dans ces circonstances, quel partenariat rentable peut-il être espéré ?

De part en part, que de désolation, que de détresse démocratique. Et pourtant, l’on voudrait en Europe, partager la croissance africaine sans se poser la question de savoir ce qu’en pensent les Africains. Ces taux de croissance sans prospérité, a fortiori, la prospérité partagée. Les dirigeants, nos élus, pris à la gorge par le clientélisme politique qui les a vus naître comme politiciens, ne forment pas une main d’oeuvre de qualité, l’entrepreneuriat, ne financent pas toutes ces initiatives d’économie coopérative dont les vaillantes femmes d’Afrique sont le porte étendard et sans lesquelles, l’Afrique aurait déjà touché le fonds de la banqueroute économique.  L’Afrique des élites politiques a donc besoin de s’inspirer des innovations socioéconomiques imprimées par le dynamisme des femmes, le talent de ses jeunes en plein contrôle des opportunités de création de la richesse offertes par  la Révolution digitale, le talentisme dont parle le Président du Forum Mondial de Davos, M. Klaus Schwab. La nouvelle économie est cette croissance endogène qui est la trame de nos vies mais qui n’est jamais reconnue, ni financée.

Leurs homologues européens, quant à eux, devront cesser de  croire qu’ils peuvent parachuter de l’étage supérieur, style top-down bureaucratique, le développement sur l’Afrique, toute idiosyncrasie que le Prof. KI-Zerbo dénonçait, il y a déjà plus de 30 ans.

Le 5è Sommet Union Africaine-Union Européenne à Abidjan le 29-30 Novembre 2017 est donc une fenêtre d’opportunité après le séisme émotionnel de la redécouverte subite grâce à CNN des affres, de la bestialité d’un autre âge coextensive à l’incurie des politiques publiques sectorielles européennes d’inspiration néolibérale, mal avisées et parfois méprisantes des droits des pauvres d’Afrique,  comme d’ailleurs ceux d’Europe.  Cette rencontre est une invite pour les dirigeants des deux continents liés par le sort malveillant ou bienveillant, à méditer la pièce de Bertold Brecht dans Mère Courage et ses enfants (1938). Au milieu de la dévastation morale, des pétitions de principes pour acquit de conscience, cette fulgurance des complaisances, il faudra bien, un jour, un certain moment, l’instant mathématique, incarner le courage de la rupture, le courage de la vérité et la fin des discours sur la vie émolliente perpétuellement promise.

Akwaba !

Excellent 5è Sommet UA-UE       

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